Béatrice Dalle en Lucrèce Borgia : le joyeux drame de David Bobée

1 décembre 2016 Par Charles Filhine-Trésarrieu | 0 commentaires

Mercredi soir le public parisien a pu découvrir une Béatrice Dalle saisissante, magnifiée par les prouesses acrobatiques des danseurs qui l’accompagnent sur scène depuis 2014.

Lucrèce Borgia

Hier avait lieu la première parisienne de Lucrèce Borgia, une pièce mise en scène par David Bobée et jouée depuis un peu plus de deux ans. Que ce soit à travers des séries, des expositions ou du théâtre, il ne se passe pas une année sans que resurgisse le nom des Borgia, cette famille sulfureuse qui a agité l’Italie de la fin du XVe siècle. Ici le metteur en scène s’est réapproprié la Lucrèce Borgia imaginée par Victor Hugo en 1833 et a fait confiance à l’actrice Béatrice Dalle en lui donnant son premier rôle au théâtre. Plusieurs dates à la Grande Halle de la Villette (du 30 novembre au 3 décembre) viennent clôturer une série de représentations à travers la France qui débuta en juin 2014 et avait jusqu’ici évité la capitale.

Très fidèle au texte original, Bobée a malgré tout su placer quelques clins d’œil malicieux à Hugo. Ainsi, dans la scène d’orgie donnée chez la princesse Negroni, l’hôte de la fête, interprétée par Catherine Dewitt, raconte à l’assemblée la victoire de Gilliatt sur la pieuvre dans Les Travailleurs de la mer puis, plus évident encore, Oloferno, joué par Marc Agbedjidji, se met en tête de partager un sonnet que ce personnage explique avoir inventé tout en frôlant le coma éthylique et qui a fait rire le public de la Villette ayant reconnu « Demain, dès l’aube… », l’un des plus célèbres poèmes de Victor Hugo, publié dans ses Contemplations et récité par de nombreux écoliers français jusqu’à aujourd’hui encore.

Mais l’originalité de David Bobée, ce qui fait le succès de cette adaptation, est d’avoir réussi à entrecouper les scènes de théâtre par des performances de danse, de musique et même de chant. Et en transformant la scène en bassin, le metteur en scène a permis à ses artistes de faire briller et chatoyer tous leurs mouvements. C’est tout un jeu de lumières et de miroirs sur l’eau qui soutient la représentation et la fait vivre, avec des comédiens baignant la plupart du temps dans 20 cm d’eau et déplaçant les estrades du décor au grès des scènes.

Il faut alors saluer le travail des responsables de la technique qui relève ici de l’exploit. Comment, avec tant d’humidité dans l’air et des vagues allant jusqu’à éclabousser les premiers rangs, ont-ils réalisé la prouesse de s’assurer qu’aucun des artistes ne finisse par s’électrocuter ? On pense notamment au musicien Butch McKoy qui accompagne toute la pièce guitare électrique en mains et qui surplombe les batifolages aquatiques des jeunes danseurs. En-dessous de lui les personnages se débattent et s’affrontent dans ce qui finit par plus s’apparenter à un ballet qu’à une pièce de théâtre, et c’est ce qui fait la richesse de cette interprétation.

Car la communication autour du spectacle, archi-centrée sur la personne de Béatrice Dalle, a été beaucoup trop avare sur le talent des comédiens et des danseurs avec qui elle partage la scène. Cela dessert presque la comédienne, car le spectateur qui serait venu spécialement pour contempler l’héroïne de La Vengeance d’une femme pourrait être déçu de s’apercevoir que ce soir elle n’est qu’une artiste parmi d’autres au milieu d’une troupe. Car si elle interprète avec justesse une Lucrèce Borgia déterminée mais battue d’avance qui lutte avec rage pour protéger ce qui lui reste d’humanité (son petit Gennaro, joué par l’énergique et élégant Pierre Cartonnet), on découvre aussi Jérôme Bidaux particulièrement facétieux en Gubetta, l’homme de main de Lucrèce, et Alain D’Haeyer incarnant avec force son cruel et colérique mari Don Alfonse d’Este.

La fille diabolique du pape constitue le personnage centrale de l’intrigue mais sa présence sur scène n’est pas forcément la plus longue. Elle est même par moments éclipsée par les chorégraphies de la troupe de danseurs acrobates et par la joie qu’ils communiquent avec aisance au public lors des nombreuses scènes d’allégresse qui ponctuent la pièce. Car si Lucrèce Borgia reste une tragédie, David Bobée a choisi de signer son interprétation d’une action omniprésente et souvent joviale, mettant en scène le tourment d’une femme intrinsèquement maléfique se découvrant une conscience mais aussi l’insouciance d’une jeunesse privilégiée en quête d’amusement, s’éclaboussant et jouant à demi nus dans l’eau. Si l’on oublie rapidement si l’on a affaire à des comédiens ou des danseurs (et c’est tant mieux), on est cependant obligé de remarquer un décalage entre Lucrèce et le reste des personnages, car c’est la seule avec Alfonse d’Este à ne pas danser et participer aux chorégraphies si réussies qui font la singularité du travail du metteur en scène.

Mais hier soir tous les regards étaient tournés vers Béatrice Dalle et comme pour le rappeler la représentation s’est terminée par un coup de colère de la comédienne. Fidèle à son image de femme au caractère bien affirmé, elle a quitté la scène avec fracas devant l’attitude méprisante de certains spectateurs. En effet quelques dizaines de personnes, suffisamment nombreuses pour être remarquées depuis la scène, se sont levées aussitôt la dernière réplique prononcée et s’en sont allées sans un regard pour les comédiens qui revenait saluer le public. Après avoir pris à partie une partie d’entre elles qui passaient nonchalamment devant la scène, l’interprète de Lucrèce est partie avec fureur en direction des coulisses, refusant d’accompagner à nouveau le reste des comédiens qui est revenu plusieurs fois saluer ceux qui les applaudissaient. Mais qu’on l’aime ou la méprise, il faut reconnaître que Béatrice Dalle interprète avec justesse ce personnage de la comploteuse Lucrèce Borgia et fait honneur à la mise en scène contemporaine et audacieuse de David Bobée qui offre une vision rafraîchissante d’une œuvre dont on regrette souvent qu’elle soit approchée de manière trop académique ces dernières années.

Visuel : D.R.


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