[Avignon Off] « Une vitalité désespérée », beau chaudron pour la pensée pasolinienne

7 juillet 2016 Par Geoffrey Nabavian | 0 commentaires

Pari gagnant pour ce montage de textes du penseur italien, opéré avec talent par Christophe Perton : incarné par huit présences, le flux de paroles pasolinien s’agite, s’étale, se trompe parfois et l’accepte… Nous, on écoute, aux aguets.

Note de la rédaction :

unevitalitedesespereeLa voilà. Imposante, marquante, digne d’être critiquée, et parsemée d’éclats à saisir : la pensée de Pier Paolo Pasolini. Pour quelqu’un qui connaît juste un tout petit peu les livres et les films de l’homme, le spectacle de Christophe Perton va constituer une fenêtre très bien imaginée, ouvrant sur un monde à part. Cette pensée volumineuse nous sera révélée au fil d’extraits de poèmes, de pièces, et d’essais, ainsi que de bouts d’interviews, tous habités par les présences de huit jeunes interprètes. Dès l’entrée, et la scène à deux conduite par l’imposant Samuel Theis – acteur qui fut aussi réalisateur du film Party Girl – on sent que la roue est lancée, à toute volée : c’est un flot intarissable qui déboule de la bouche de notre comédien, charriant point de vue très individuel et concepts politiques, philosophie et jubilation un peu hors de propos… On se dit : « Tentons. Tentons d’approcher cet homme, et pourquoi pas, de le comprendre un tout petit peu. » Et on plonge.

La balade va continuer, et rapidement, on rencontrera l’une des plus profondes envies de Pasolini : la volonté d’être persécuté. Celle qui justifie en partie son intérêt pour un système répressif, qui serait « moins hypocrite » par rapport à celui sous lequel il vivait. On côtoiera aussi son goût pour les êtres rebelles, se débattant contre un ordre dans lequel ils sont pris. Chance : sous nos yeux, toutes ces pensées seront mises en scène avec ce qu’il faut de ludisme. Ainsi que quelques effets bien dosés, et pas trop sophistiqués . Pasolini oblige, une avalanche de provocations visuelles est-elle de mise ? Non : lorsque, dans la première scène, la pétillante et intrigante Manuela Beltran se déshabille, le geste n’est pas souligné, de façon gratuite. On peut rêver, et réfléchir.

La première qualité du spectacle de Christophe Perton reste donc sa capacité à donner à entendre, de façon lisible, enjouée et juste, cette pensée. On ne retiendra pas tout, il s’en faut : les déluges de mots, un style qu’on pourra trouver un peu daté et trop lyrique par moments, les raisonnements parfois abscons de notre homme, et le nombre impressionnant d’idées négatives qui l’habitaient, nous ferons parfois secouer la tête. Mais on sera touchés par son texte sur la mort de Marilyn Monroe. Et son article sur la disparition des lucioles en Italie ouvrira d’intrigantes perspectives dans nos têtes. Au fil du spectacle, on ressentira aussi que le sexe peut être politique, et la provocation de même. Ceux-ci occuperont en effet le plateau avec justesse, sans insistance.

On se concentrera aussi, avec plaisir, sur l’énergie d’Hedi Zada, ou sur la comédienne Ololadé Akinsanya, qui saura faire sonner ses parties textuelles avec beaucoup d’incarnation. On aurait aimé plus de passages collectifs, pour voir encore davantage ces présences frémir ensemble. Plus de moments totalement abstraits et physiques… L’effet « coup », qui intervient parfois, n’en aurait eu que plus de force. Mais on sort heureux de cette plongée, composée de textes bien choisis, incarnés avec fougue, à même de nous faire sentir la vitalité de l’intellectuel Pasolini. Une vitalité qu’on pourra sentir plus fragile que désespérée. Prise dans un univers très négatif, et fragile, tout de même. Peut-être pour rester à l’affût de petites traces de lumière pure…

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Une vitalité désespérée, d’après Pier Paolo Pasolini. Mise en scène, Adaptation : Christophe Perton. Création Son : Emmanuel Jessua. Création Costume : Aude Desigaux. Création Lumière, Régie générale : Thierry Opigez. Création Vidéo : Christophe Perton et Samuel Theis. Assistanat : Camille Melvil. Avec Ololadé Akinsanya, Harrison Arévalo, Manuela Beltran, Carmine Fabbricatore, Isabel Gonzalez Sola, Jeanne Lepers, Samuel Theis, Hedi Zada. Durée : 1h25.

A voir du 7 au 29 juillet à 16h au Festival Off d’Avignon, à la Présence Pasteur. Réservations : 04 32 74 18 54. Relâche les 11, 18 et 25 juillet. A voir, après Avignon : à Toulon du 2 au 5 novembre (Théâtre Liberté) ; à La-Chaux-de-Fonds, en Suisse, du 23 au 26 novembre (Théâtre Populaire Romand).


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