[Avignon OFF] Entretien avec Marie Clavaguera-Pratx autour de A l’approche du point B

7 juillet 2014 Par
Audrey Chaix
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portraitToute La Culture avait découvert, au printemps dernier, la création de Marie Clavaguera-Pratx et de la Compagnie La Lanterne, À l’approche du point B (lire notre critique ici). Alors jouée dans le cadre du festival Prémices organisé conjointement par le Théâtre du Nord et La rose des vents, la pièce avait séduit aussi bien le public que la critique, qui lui avaient réservé un bel accueil. Aujourd’hui, un peu plus d’un an plus tard, elle part à la conquête du Off d’Avignon, du 7 au 26 juillet. Alors que la première a eu lieu hier à la Manufacture, rencontre avec Marie Clavaguera-Pratx, auteur et metteur en scène de À l’approche du point B


Comment vous est venue l’idée de À l’Approche du Point B ?

Parce que j’ai eu l’occasion d’accompagner des personnes handicapées, je me suis rapidement posé la question de l’accompagnement des personnes dépendantes, de savoir comment, humainement, on peut apporter un soutien. La place du paramédical qui entoure ces personnes dépendantes m’a paru également essentielle, de savoir comment le paramédical rentre chez les gens, dans leur intimité. Dans le spectacle, elle se traduit par le personnage de l’aide-soignante, interprétée par Chloé André, en observant la façon dont elle se positionne dans la maison, mais aussi avec la façon dont le couple vit ce moment très intime, celui de la fin de vie, par rapport à cette personne étrangère, mais essentielle.

Le thème principal de la pièce, c’est la vieillesse, un thème peu engageant à prime abord et peu « à la mode » : pourquoi vous y être intéressée ?

Le thème de la vieillesse m’est apparu comme le meilleur axe que j’ai pu trouver pour travailler sur la vie, car on se rend compte de la vie quand le corps nous lâche et que la vie nous quitte. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai souhaité que le vieillard soit interprété par un jeune homme : parce que souvent, les personnes âgées qui sont en train de mourir ont la sensation d’avoir vingt ans. Lors de mes rencontres avec des personnes âgées, j’ai entendu cette phrase qui m’a interpellée : « Je suis un petit homme et je ne me suis pas vu mourir. »

C’est d’ailleurs pour cela que, au cours de la pièce, le neveu du vieillard remarque que le couple s’est débarrassé de son miroir : le miroir reflète son état de vieillesse au couple, alors qu’ils se sentent encore jeunes. Voilà pourquoi je l’ai installé dans un corps jeune, parce qu’il se sent jeune même s’il  ne peut plus réagir physiquement comme il l’aurait voulu : le jeune danseur permet de matérialiser le fantasme du vieillard qui se voit bouger comme lorsqu’il avait vingt ans, mouvements qui alternent avec des moments de faiblesse extrême correspondant à l’âge du corps du personnage.

Danse et théâtre sont inséparables dans la pièce. Comment envisagez-vous l’un par rapport à l’autre ?

Dans À l’Approche du point B, c’est le théâtre qui est le plus important, le plus visible. Vincent Clavaguera, le danseur, a travaillé comme un comédien, il n’est pas dans la performance du danseur mais dans l’interprétation corporelle conçue dans un axe théâtral. Même si le personnage ne dit rien dans la pièce, son travail corporel s’est mis en place de façon insidieuse tout au long des répétitions pour donner l’illusion, à la fin de la pièce, qu’il a effectivement parlé, même si ça n’est pas le cas. Il fallait également que le danseur ne soit pas trop différent des autres comédies, qui, eux, ne sont pas danseurs : on a ainsi demandé à Vincent Clavaguera de faire comme s’il ne savait pas danser. Ainsi, des moments corporels existent quand on sort de cette espèce de pseudo-réalisme, ils sont ce que j’appelle des capsules vitales : ce sont des instants dansés ou chantés, qui donnent l’impression qu’une capsule à l’intérieur du cerveau a sauté pour que la personne laisse tomber ses barrières psychologiques et se laisse aller à l’expression corporelle de ce qu’elle veut exprimer.

À l’Approche du point B évoque les quatorze stations du chemin de croix : pourquoi s’inspirer de cette figure christique ?

Le Christ n’est pas non plus une figure très à la mode, mais tout le monde la connaît, elle fait partie de l’inconscient collectif. Ainsi, cette inspiration religieuse n’est pas une volonté de faire référence à la religion elle-même : elle est plutôt un canevas brut pour représenter la souffrance dans la pièce. En effet, ces images de la souffrance, même si nous ne sommes pas capables de reconstituer dans l’ordre et avec exactitude les quatorze stations du chemin de croix, font partie de notre imaginaire collectif. Ainsi, les quatorze scènes de la pièce font chacune références aux stations de la via crucis, de la condamnation à la mise au tombeau, mais plus pour créer un sentiment d’universalité que comme une référence précise à la religion.

Vous avez écrit cette pièce que vous mettez également en scène : comment abordez-vous la question du texte dans cette pièce qui est aussi bien mise en scène que chorégraphiée ?

L’écriture s’est faite en deux temps : j’avais déjà écrit plusieurs morceaux de texte avant les répétitions, j’avais un tableau schématique de la pièce avec les quatorze scènes, mais c’était très écrit, très littéraire, et je ne l’ai du coup pas donné tel quel aux comédiens au moment de commencer à répéter. Au contraire, je leur ai demandé d’improviser sur chaque scène, en fonction du titre de chaque station, en échangeant leurs rôles. Cela m’a permis de me rendre compte qu’il fallait que j’enlève beaucoup de texte, ce que j’ai fait au fur et à mesure : en effet, alors que la pièce avance, on prend conscience que le texte, les mots sont superflus, qu’ils sont surtout là pour combler un vide. C’est ce qui est matérialisé par les personnages du neveu, de l’ami, interprétés par David Scattolin, qui parlent parce qu’ils n’ont pas grand-chose à dire, alors que la femme du vieillard, jouée par Géraldine Roguez, parle  de moins en moins, et lorsqu’elle tient son mari mort entre ses bras, elle n’a plus besoin de parler pour s’exprimer, les mots ne sont plus nécessaires.

Quel effet cela vous fait-il de jouer à la Manufacture, dans le Off d’Avignon ?

C’est une expérience merveilleuse ! C’est notre premier projet « solide », qui est né dans des conditions très précaires – c’est d’actualité ! Et toute l’équipe est à fond sur le projet depuis le début. On a joué au Centre Dramatique National de Poitiers et au Théâtre du Nord au printemps 2013, ce qui a été le lancement du projet. Jouer ici est le résultat d’un travail énorme afin de pouvoir se le permettre financièrement, et avoir réussi à le faire, c’est l’aboutissement de ce gros effort aussi bien que le commencement d’une aventure que l’on espère longue. Humainement, l’équipe est très soudée, très unie, aussi bien l’équipe technique que les comédiens.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite avec À l’Approche du point B ?

Que tout se passe bien à Avignon, que l’on ait bientôt de nouvelles dates ! Et aussi que l’on puisse avancer sur de nouveaux projets. Cette pièce est un sacré pari : elle n’est pas à la mode ! Alors il faut nous souhaiter que ça marche aussi bien qu’à Prémices (au Théâtre du Nord), puisque cela nous a permis d’enclencher plein de belles choses, comme le travail avec le Théâtre de l’Archipel – scène nationale de Perpignan, qui va nous accompagner pendant trois ans à partir de la saison prochaine. Tout ce que nous espérons donc, c’est que les gens viennent nous voir à Avignon !

Photo : © Alexandre Jeanson