Avignon Off : « 59 » ou la malédiction d’Albert Crash

17 juillet 2018 Par
Magali Sautreuil
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« 59 ». En voilà un drôle de nom pour un spectacle d’épouvante ! Quels en sont les ingrédients ? Une pincée d’Hitchcock, un brin de famille Addams, un soupçon de « Contes de la Crypte » et la patte de la compagnie Les Enfants Terribles. Voilà qui présage un dîner des plus funestes au théâtre de l’Arrache-Cœur d’Avignon

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Dans le traditionnel village français de Commentry, les bonnes âmes qui y vivent sont plutôt tourmentées et assez lunatiques. Rien de très engageant… Leurs expressions et leurs attitudes ont par moment quelque chose d’inhumain…

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La raison ? La malédiction d’un certain Albert Crash, un homme réduit à l’état de squelette, un squelette enroulé dans une peau de haine, qui a juré la perte de ce village…

Dîner en leur compagnie pourrait s’avérer funeste. Malheureusement pour vous, c’est ce qui vous attend si vous décidez d’aller voir cette pièce. Au programme : soirée papilles et palpitations. Service à la française : Trois plats pour saliver, trois contes pour transpirer et en guise de mise en bouche, un apéritif offert par la maison.

Pour ce repas très spécial, l’ingrédient phare sera les rillettes, des rillettes réalisées à partir d’une bête assez étrange. En tout et pour tout, pour nourrir l’assemblée, il n’y a que 59 pots… 59 serait-il un nombre maudit ? Vous le découvrirez peut-être au fil des quatre contes cyniques, sanglants, sombres et amoraux de cette pièce.

Chacun de ces contes est relié aux autres par des personnages en commun et par la même malédiction. Au fur et à mesure de la progression du spectacle, vous comprendrez que chaque partie de la scénographie est signifiante. En effet, afin d’éviter de casser le rythme de la pièce par des changements de décor, Vincent Messager a pris le parti de placer tous les éléments de ce dernier sur scène et ce, dès le début. Mais ce n’est pas pour autant que l’espace scénique ressemble à un capharnaüm. De même, quand on change de point de vue, les autres protagonistes se figent, comme si deux dimensions ou récits se chevauchaient.

Tous les ingrédients de ce spectacle sont savamment dosés ! Le fond noir de la scène, sur lequel est projeté l’arrière-plan (un cimetière, une vieille maison abandonnée, une forêt, une église…), laisse à certains moments apparaître une à trois niches illuminées, que l’on devine à travers le voilage noir. À l’intérieur de celles-ci prennent parfois place des personnages, dont l’aspect angoissant est ainsi renforcé.

Les lumières et la gamme des couleurs choisies pour ce spectacle contribuent également à cette atmosphère angoissante. Esthétiquement, la pièce joue sur les dégradés de gris, le noir, le blanc, des couleurs ternes… comme dans un film en noir et blanc, ou du moins très limité en termes de nuances.

Les costumes des années 1950 sont dans les mêmes tons noir, gris et blanc. Très soignés, ils contrastent avec l’horreur du récit. Par contre, le maquillage des trois comédiens est plutôt raccord avec l’esprit de la pièce et semble avoir été inspiré par la famille Addams : teint blafard, yeux cernés de gris bleuté et joues creusées d’un fard de même couleur sont du dernier cri pour susciter l’effroi.

Mais même sans ces artifices, la tension dramatique des tragédies de Commentry suffit à tenir le spectateur en haleine d’un bout à l’autre du spectacle. On ne peut en effet s’empêcher de chercher à comprendre pourquoi elles se produisent et on meurt d’envie de connaître la fin de l’histoire, s’il y en a… Pour ménager le suspense, les deux comédiennes choisies sont deux « belles femmes propres sur elles à qui on confierait le Bon Dieu sans confession, mais qui en réalité cachent bien leur jeu (Vincent Messager) ».

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Toutefois, afin de ne pas sombrer totalement dans l’horreur, l’humour assez corrosif des différents protagonistes, dans l’esprit des Contes de la Crypte, apporte à un peu de légèreté au spectacle, de même que les quelques moments dansés.

Il se passe de drôles de choses dans le village de Commentry. Et si l’enfer existe, il s’y trouve probablement. Aurez-vous le cœur assez bien accroché pour saluer ses habitants au théâtre de l’Arrache-Cœur ?

A voir au Théâtre de l’Arrache-Cœur, du 6 au 29 juillet 2018, à 20h25. Puis, au théâtre du Gymnase, Paris, à partir du 17 janvier 2019.

Visuels : ©Courants d’art productions

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