Avignon OFF 2018 : « Duras – Pivot / Apostrophes », la passion des mots mise en scène

2 juillet 2018 Par
Magali Sautreuil
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Le temps d’un spectacle, redécouvrez l’interview mythique de Marguerite Duras par Bernard Pivot, lors de l’émission « Apostrophes », le magazine littéraire de référence d’antenne 2. Impertinents et mordants, ces deux amoureux des mots sauront trouver ceux pour vous charmer, lors de cette édition 2018 du  Off d’Avignon !

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Dès les premières notes du Concerto pour piano n°1 de Rachmaninov en ouverture et jusqu’à ce qu’elles retentissent de nouveau à la fin du spectacle, nous voilà transportés le 28 septembre 1984. Marguerite Duras, auteur singulier et inclassable, est reçue en tête-à-tête par Bernard Pivot, à l’occasion du succès populaire de son dernier ouvrage, L’amant, qui, contre toute attente, est encensé par la critique et va même être récompensé quelques semaines plus tard du prix Goncourt. Cet ouvrage est comme une renaissance, la sortie d’un long tunnel après sa cure de désintoxication.

Mais Duras éprouve une certaine gêne face à cet engouement si soudain et à ce revirement médiatique. Boudée pendant plus de dix ans par les médias, l’écrivaine accepte néanmoins l’invitation de Pivot « parce qu’elle le trouve complètement charmant… », selon ses propres dires. L’un et l’autre sont dans la séduction. Ils jouent avec les mots pour se déstabiliser et se soutirer mutuellement des informations. Leur joute verbale, jouant sur la répétition des mots, rappelle le style littéraire de l’écrivaine.

C’est d’ailleurs le propre de l’émission : créer sur le plateau une atmosphère à même propre d’obtenir des révélations de l’interviewer qui puissent frapper l’imagination du public. Pour ce faire, Pivot s’amuse à parler des personnages de fiction comme des êtres réels, afin que son interlocuteur se livre plus facilement. Mais Duras, sous ses airs nonchalants, n’est pas dupe et prend un malin plaisir à déstabiliser son adversaire : elle joue les ignorantes, répond à côté des questions, marque de longs silences entre certaines phrases… Ces silences, Pivot les trouvera si remarquables qu’il s’en inspirera par la suite. Mais pour l’heure, il peine à conduire son interview à son propre rythme. Il ne lâche pourtant rien et c’est ce qui fait tout le sel de cet entretien, libre et sans compromis. La trame de l’émission a volé en éclat et ce n’est pas grave. Elle se co-construit en temps réel, dans une joute verbale, qui lui impulse un certain dynamisme et suscite davantage d’engouement. Pivot et Duras réussissent un véritable coup de maître : faire de la rhétorique un spectacle grand public !

Même si la tâche n’était guère aisée, Pivot parvient cependant à percer la carapace d’une Marguerite Duras tour à tour joyeuse, superficielle, émotive, grave, sérieuse… En effet, à travers L’Amant, elle parle, bien sûr, de sa relation sulfureuse avec son premier amant, de la peur, du racisme, de ses rapports douloureux avec son frère et sa mère contre laquelle elle se construit, de l’écriture, de la politique, de la guerre, de son enfance coloniale, de son alcoolisme connu de tous, d’elle, tout simplement…

Il faut bien avouer que le plateau invite aux confidences et que le décor scénique en retranscrit fidèlement l’ambiance. Sur scène, se trouve une grande table sur laquelle sont posés des livres annotés de Duras, des fiches ainsi que deux verres d’eau. La composition du décor est parfaite, jouant sur les oppositions et les ressemblances, à l’instar du débat entre Duras et Pivot, qui oscille entre connivence et affrontement. Assis, face à face, d’un bout à l’autre de cette table rectangulaire, Duras et Pivot se font ainsi face, dans une lumière franche. Ils nous donnent l’impression d’être seuls au monde, d’être deux êtres qui cherchent à s’apprivoiser mutuellement… Duras est presque figée dans sa posture, les mains souvent jointes ou triturant ses bagues, tandis que Pivot agite sans cesse ses lunettes et brandit ses fiches.

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On en oublierait presque que l’on est au théâtre et que c’est deux comédiens que l’on a en face de nous ! Ce n’est qu’à la fin que nous reprenons conscience que nous sommes en 2018 et que nous venons de voir une pièce. En effet, à la fin, Duras enlève tous ses accessoires : ses bagues, sa montre à gousset, signe du temps qui passe, ses épingles à cheveux qui retenaient son chignon et ses lunettes… laissant ainsi la place à Sylvie Boivin. Et Pivot redevient Claude Gallou.

Même s’ils ne leur ressemblent pas physiquement, les deux comédiens se sont réellement emparés de l’essence de leur personnage : celle de Bernard Pivot, l’intervieweur impertinent et pertinent, et celle de Marguerite Duras, l’écrivaine trop houleuse pour entrer à l’Académie !

Un spectacle qui vous donnera le goût des mots et l’envie de découvrir, voire de redécouvrir l’œuvre de Duras.

Informations pratiques :

Théâtre Au Magasin, 31 rue des Teinturiers, 84000 Avignon du vendredi 6 au dimanche 29 juillet, à 21 heures- 1 heure, sans entracte