Acte et Fac : variations autour de l’héritage

24 juin 2018 Par
Lucile Brusset
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Le festival Acte et Fac vise à faire connaître les jeunes talents du théâtre. Ce vendredi, la Compagnie Ulysse Kaldor et le Collectif Projectile ont présenté au théâtre de la Bastille des pièces offrant une réflexion corrosive sur l’héritage et la relation filiale.

La relation mère-fille explorée par la Compagnie Ulysse Kaldor

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Une Pucelle pour un Gorille, pièce de Fernando Arrabal, mise en scène et jouée par la Compagnie Ulysse Kaldor, s’ouvre sur Aurora, petit bout de femme vêtue d’une robe cosmique bleue, qui n’a qu’une idée en tête : se faire féconder par un imbécile, « sans désir, ni plaisir, ni passion ». Un drôle de dessein dont le but est à la mesure de l’obstination de cette entêtée d’Aurora : enfanter une fille qui, par son intelligence extrême et son éducation monacale, deviendra « le leader des femmes libres ». Dans un décor futuriste et dystopique, on suit donc les aventures de la future mère à la recherche d’un père pour son prodige, puis celles de la fille, singe savant devenu grand qui, par le miracle de l’amour, s’émancipe de sa duègne.

Car la jeune Hildegart est amoureuse et entend bien se faire entendre de cette mère trop dévorante qui dort encore tous les soirs dans le lit de sa fille. L’affranchissement intellectuel prendra ici les atours d’une jupe rouge seventies, trésor de mise en scène que la jeune beauté enfile pour danser et s’enfuir de l’antre maternel…Ceci avant de se rétracter devant une liberté trop enivrante qui lui fait crier, sur un sol jonché de pages déchirées, « A bas la science, à mort les livres, à mort la morale ! ».

Sous des punchlines absurdes et caustiques, on jubile devant cette tragi-comédie futuriste et délirante qui interroge le rapport à l’autorité, au savoir et à l’héritage familial. La mise en scène inventive plonge le spectateur dans une dystopie glaçante, qui oscille entre conservatisme sexuel et spectacle médiatique toqué, orchestré par deux zouaves drolatiques à perruques bleues et lassos de cirque. L’intrigue est servie par le jeu enthousiaste des jeunes acteurs. C’est loufoque, extravagant et un peu cinglé…bref, plein d’espoirs pour la suite et pour la jeune Compagnie Ulysse Kaldor qui, on l’espère, aura l’occasion de présenter sa pièce sur d’autres scènes.

Lear Factor ou les méandres du ressentiment familial

La deuxième représentation donnée vendredi soir au festival Acte et Fac, Lear Factor, se présente comme une création originale du Collectif Projectile. La pièce, écrite par Agathe Peyrard se veut mêler les influences shakespeariennes à celles de Cyril Teste, metteur en scène qui faisait entrer les dispositifs filmiques au cœur de la scène. Ainsi suit-on Edmond, Edgar, Reine, Delia et Meryl, avatars 2.0 des personnages du Roi Lear de Shakespeare, se faire face dans l’ultime traquenard que leur a tendu leur défunt père. Le piège ? 4 biens, 5 héritiers, le tout filmé par une pseudo-secrétaire en costume noir. Un héritage en peau de chagrin pour ces cinq frères et sœurs qui vont se révéler face à la caméra qui les filme et donne à voir, sur écran géant, leur visage déformé par la peur, la haine et le ressentiment.

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Peu à peu, la pièce s’emballe, les masques tombent. Le frère bâtard que l’on croyait mauvais fait preuve d’une étonnante humanité et la fille chérie du père, « gentille un peu méchante mais un peu gentille quand même », devient la bête noire de la fratrie. « Tu nous a dérobé toutes les tendresses, tous les sourires (…) Toutes les jolies choses auxquelles rêvent les enfants, tu les as emporté sur ton passage », lui lance son aînée dans une tirade désespérée, avant que la benjamine ne laisse enfin se dérober la vérité, trop lourd secret pour sa frêle silhouette.

Les scènes se succèdent avec rapidité et entrain dans ce huis-clos familial aux faux-airs de Festen. Tout du long, on prend plaisir à regarder ces amours-propres qui s’entre-déchirent sur un remix de The Cure. Le dispositif technique mis en œuvre est ingénieux, la mise en scène, dont un long couloir de verre constitue l’élément clé, sobre et épurée, et le jeu des jeunes acteurs, plein de sensibilité, vient donner corps à un texte intelligent à l’humour corrosif…On souhaite longue vie à Lear Factor !

Visuels : ©Image personnel / ©William Bastard