A Ivry, « La Cerisaie » comme un feu d’artifice sous la direction de Yann-Joël Collin

18 mai 2016 Par Mathieu Dochtermann | 0 commentaires

Du 9 mai au 5 juin le Théâtre Antoine Vitez accueille une version de La Cerisaie de Tchekhov jouée par la compagnie La nuit surprise par le Jour, avec Yann-Joël Collin à la mise en scène. Une restitution détonnante, tendue, vibrante d’une des grandes pièces du répertoire. Le verbe haut et l’imagination débordante, Rock’n'Roll et accessible… à tenter!

Quand Yann-Joël Collin annonce qu’il va poursuivre son travail sur Tchekhov en montant La Cerisaie après avoir mis en scène La Mouette, on ne peut qu’être impatient de voir le résultat. La volonté de faire un théâtre dépouillé et accessible, de faire participer le public à ce qui se joue, au présent, de dynamiter les limites de l’espace scénique… Tout cela était déjà le propos du travail sur La Mouette, et, pour qui trouve ces objectifs intéressants, le résultat sur La Cerisaie est convaincant.

L’économie de moyens – relative, puisqu’on a tout de même droit à un petit orchestre sur scène! – permet ici de retourner à l’essence de la pièce: collection de portraits fins des habitants d’un monde à la charnière d’un bouleversement, inadaptation des uns, ascension des autres, le propos est connu. Le dépouillement dans la mise en scène de Yann-Joël Collin souligne le point auquel Tchekhov n’épargne aucun personnage dans la suggestion précise des failles qu’il porte: vacuité, vanité, mesquinerie, lâcheté, les nouveaux maîtres ne sont pas davantage épargnés que les anciens, les serviteurs ne connaissent aucune rédemption, les idéologues sont exposés sans complaisance… ce qui n’exclue pas une certaine tendresse pour leur fragile humanité, ni l’humour. Une mise en scène moderne, très peu costumée, fait résonner cette pièce vieille de plus d’un siècle en permettant sa lecture à la lumière du contexte contemporain.

Et il faut bien dire que l’un des aspects les plus enthousiasmants de cette version de La Cerisaie est que le texte en est restitué avec une parfaite netteté, avec des couleurs, une force et une précision qui le rendent éminemment abordable, vivant, captivant. Le travail au service de la clarté et du sens est admirable. S’agissant de Tchekhov, c’est un exercice qui n’est pas toujours facile à réussir. Les trois heures passées dans le théâtre filent sans qu’on en sente le passage.

Si quelques personnages sont outrés (les personnages de Piotr ou de Yacha manquent par exemple de nuance), le jeu est plein d’énergie et d’entrain. Ce théâtre-là se fait dans le plaisir, et cela se sent. Le jeu de Cyril Bothorel est impeccable, mais ce sont surtout les actrices qui portent la pièce: prouesse d’Alexandra Scicluna grimée pour incarner le vieux domestique Firs, énergie éclatante de Manon Combes en Anya, précision du jeu de Marie Cariès et de Sandra Choquet. Mentions spéciales pour Sofia Teillet, bluffante dans ses numéros de music-hall, et pour Tamaïti Torlasco dont la présence rayonne dans la première moitié de la pièce.

Peut-être certains spectateurs seront-ils un peu moins séduits par une sorte d’excès dans la volonté de montrer le théâtre comme chose qui se fait au présent: si la démarche est intéressante et donne des scènes captivantes, certains effets peuvent sembler forcés, même si la mise en abîme n’est jamais dénuée d’humour ni de recul.

En tous cas, le parti-pris d’inclure le public et de brouiller les frontières de l’espace pour que le jeu envahisse tout le théâtre – et même la rue – est enthousiasmant. Le public s’y prête facilement, surtout quand on l’invite à envahir le plateau transformé en piste de danse le temps de l’entracte. Si le procédé est extraordinaire, reconnaissons au moins qu’il est inaccoutumé de danser un rock avec les comédiens en plein milieu d’une représentation! L’utilisation de caméras pour multiplier l’espace scénique n’est pas nouvelle chez Yann-Joël Collin, mais elle est ici utilisée avec efficacité, et et elle a pour vertu de faire bouger autant les lignes du texte que celles des codes du théâtre conventionnel.

Au final, un grand texte aux résonances contemporaines, servi avec brio, dans une mise en scène débordante d’énergie et osant l’inattendu autant que le dialogue: il y a du bon, du très bon à prendre dans cette nouvelle production de La Nuit surprise par le Jour… Signe certain que quelque chose de fort se passe le temps de la pièce, le fait qu’une partie des spectateurs est encore assise au bord du trottoir, devant le théâtre, en pleine nuit, en train de discuter autour d’un verre, alors que la pièce s’est finie depuis plus d’une heure… Un théâtre qui crée du lien?

A voir au Théâtre Antoine Vitez jusqu’au 5 juin.

 

La Cerisaie

Anton Tchekhov

Mise en scène Yann-Joël Collin

Traduction André Marcowicz et Françoise Morvan

Avec Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Marie Cariès, Pascal Collin, Sandra Choquet, Manon Combes, Antonin Fresson, Nicolas Fleury, Pierre-François Garel, Thierry Grapotte, Yordan Goldwaser, William Lopez, Eric Louis, Barthélémy Meridjen, Yvon Parnet, Frédéric Piou, Alexandra Scicluna, Sofia Teillet, Tamaïti Torlasco, Nathalie Untersinger

Scénographie et costumes Thierry Grapotte et Nicolas Fleury

 

Visuels: (C) Nicolas Fleury

 

Théâtre des Quartiers d’Ivry


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