« 4.48 Psychose » : oeuvre au monde au Théâtre de l’Aquarium

11 février 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

En 2002, Isabelle Huppert jouait 4.48 Psychose. Immobile et silencieuse sur la scène, prisonnière d’un halo de lumière elle nous livrait le récit de ses obsessions intériorisées. Sara Llorca nous livre une nouvelle lecture riche et incarnée de la pièce rude de Sarah Kane.

Note de la rédaction :

Sarah Kane nous livre ce trouble qui devait la conduire au suicide. La pièce sera montée après sa mort. Elle n’est pas tableau clinique mais le témoignage unique intime et subjectif de la dépression.
La pièce est avant tout l’apostrophe rageuse au public d’une personne souffrant de dépression, de mélancolie radicale, de psychose. Des chaises en cercle, Sara(h) Kane/Llorca est assise au milieu de cette salle d’attente, elle se raconte à nous, un médecin vient la rencontrer, lui rendre compte de sa maladie, l’écouter, constater son impuissance à la guérir. Le corps de Sarah est là, dynamique et tendu. Son esprit aussi est là et nous sommes captivés, sidérés par ce qu’elle nous raconte. Le danseur Delavalett Bibiefono de tout son talent habille le propos dans une allégorie de la colère, de la folie et la dépression. Le spectacle est magnifique.
Sarah nous dit la perte de sens de la folie. Les phrases sont souvent énigmatiques sans liens logiques. Je suis arrivée à la fin de cette effrayante de cette répugnante histoire d’une conscience internée dans une carcasse étrangère et crétinisée par l’esprit malveillant de la majorité morale. Le réel* ne lui appartient plus, son corps n’est plus le sien, car il n’est plus traversée par la parole, il est déjà hors sens, hors d’elle dans l’exception hallucinatoire de la logique paradoxale de la psychose. Sara Llorca est une immense comédienne à nous donner à voir ce corps indiscipliné et rebelle à la parole. Elle nous parle à partir du monde des morts, elle a rejoint les morts, ceux qui ne sont pas nés. Elle se place avant sa naissance, avant son point origine, avant le refoulement originaire. Il y a longtemps que je suis morte. Sa naissance, sa vie se sont retranchées. Il faut tout le talent, et le travail, résultat de prés de trois années entre Sarah Kane, Charles Vitez et Delavallet Bidiefond pour nous rendre témoin de ces retranchements.
Il y aussi le retranchement de l’autre. Elle se tue car les médecins n’ont pas su la guérir. L’autre aveugle, sourd et inutile l’a abandonnée.
Le réel, le monde, le sens, l’autre se sont retranchés. La vie s’est déjà retirée. Il ne reste rien. Et pourtant, Sarah nous a écrit.  Et pourtant, nous sommes saisis par cette hymne à la vie, par cette beauté des mots de la musique et de la danse qui curieusement font sens.
La dernière scène advient. Bidiefono face à nous attaque une berceuse congolaise douce et sucrée. Sara va le rejoindre. Ils chantent cette berceuse les yeux plantés dans le public. Moment de grâce.
Lorsqu’il ne reste rien subsiste encore la berceuse de la mère, la transmission à l’enfant. Lorsqu’il ne reste rien, reste la culture en cela qu’elle se transmet. Au retranchement du sens, de l’autre et de la vie, la culture qui donne sens fait retour et opère le dernier retranchement, celui de la mort.
Se retranche la barbarie derrière la civilisation. Qui mieux que le lecteur de Toutelaculture.com comprendra cela et ira saisir ce bonheur à l’Aquarium de vivre l’œuvre d’amour et d’humanité de Sarah Kane, l’œuvre au monde de Sarah Kane, Sara Llorca, Charles Vitez et Delavallet Bidiefond.

(* les lacaniens entendront réalité)

mise en scène et scénographie Sara Llorca et Charles Vitez
chorégraphie DeLaVallet Bidiefono, musique Benoît Lugué et Mathieu Blardone, son Olivier Renet, costumes Emmanuelle Thomas, lumière Léo Thévenon, régie lumière Anaï Guayamarès, régie son Sarah Bradley, avec DeLaVallet Bidiefono, Mathieu Blardone, Sara Llorca, Benoît Lugué, Antonin Meyer Esquerré

Crédit Photos ©Adrien Berthet


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