Reims Scènes d’Europe, un bilan mitigé

11 février 2017 Par
Quitterie Puel
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La huitième édition de Reims Scènes d’Europe vient de commencer. Cette année, il n’y a pas que les échos des migrations en souffrance qui résonnent mais aussi des histoires heureuses, des histoires d’espoir. Ce festival est tout d’abord l’occasion de découvrir des artistes d’ici et d’ailleurs dans « la cité des rois » . Nous avons assisté à trois spectacles ce mardi dans trois lieux différents : le Manège, le Cirque et l’Atelier de la Comédie. Au programme, une tragédie grecque aux accents très contemporains, une performance sur la prière et un seul-en-scène autobiographique. Le bilan de cette première rencontre est vraiment mitigé. Si les spectacles sont évidemment de qualité, avec une véritable recherche scénographique ils peinent parfois à provoquer une certaine émotion
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A première vue peu d’éléments rassemblaient les trois spectacles sous un ou plusieurs thèmes communs. Mais après réflexion, ces spectacles résonnent les uns avec les autres notamment au niveau de la découverte de l’Autre et l’esthétisation de la parole.
« Si nager me procure du plaisir, que je ne plonge plus jamais dans deux eaux bleues et claires. Si je dors tranquille la nuit, que mon oreiller soit de pierre et mon drap de fer. Je serai sincère. Si je ne suis pas sincère ce soir, je ne suis pas digne de me présenter devant vous ce soir. » C’est ainsi que les acteurs d ‘ « Apologie 4 & 5 » une pièce de la compagnie grecque Vasistas se présentent au public. Toutes les paroles sont dites en grec et derrière, sur le mur, on peut y lire la traduction en français. Sur scène trois acteurs se relaient afin de se confesser et faire acte de foi devant le public. A gauche un groupe de cinq danseuses tressées donne à voir le rythme de l’histoire dans le moment présent. L’atmosphère est pesante, presque apocalyptique, on plonge dans un monde où la perfection ( le groupe de danseuses en question) triomphe et nargue des hommes en proie au pêcher et au mensonge. Progressivement la scène se transforme en un purgatoire où les protagonistes doivent littéralement se décharger de tous leurs péchés afin de pouvoir prendre part à la ronde des danseuses. On comprend les ambitions de Efthimis Filippou ( la scénariste), montrer le poids du passé, la difficulté d’être soi dans un monde codifié et le rejet de la différence face à l’uniformité du groupe aussi, mais parfois comprendre ne suffit pas. Les lumières s’allument, les danseuses entament un chant puis se mettent lentement à danser, les acteurs entrent sur scène, un son résonne dans la salle … vous l’aurez compris le début du spectacle est excessivement long! Il faut bien attendre vingt bonne minutes avant d’entrer dans l’histoire. Le théâtre est souvent un art qui s’amuse à nous perdre et c’est là un de ses grands atouts mais il y a un abîme entre la perdition et l’attente prolongée. Au début d’ « Apologie 4&5  » nous attendons jusqu’à l’ennui que l’histoire raconte enfin quelque chose. Cette incompréhension est aussi provoquée par l’incommunicabilité entre les acteurs et les danseurs. Loin de rythmer, de narguer ou même d’attirer les acteurs, le groupe de danseuses semble toujours interrompre le discours des acteurs qui peine à décoller. Les transitions entre les deux sont artificielles et on se retrouve finalement face à un spectacle décousu plutôt qu’à un dialogue entre deux performances. La catharsis n’opère pas et on sort d’ici un peu sonné mais pas forcément dans le bon sens. Notons tout de même l’effet du grec sur la pièce. La sonorité, la résonance de cette langue provoque une grande émotion notamment quand l’actrice crie son désespoir. Mais ça ne suffit malheureusement pas complètement à relever le niveau de la pièce.
Ce que le collectif Vassistas ne parvient pas à faire, Malika Djardi le réalise à la perfection. Dans « Ma prière » la danse s’engage pour la parole qu’elle finit littéralement par incarner. Sur scène, une danseuse et c’est tout. Durant la performance résonne la voix de Bernadette Phillipon, la mère de Malika Djardi qui évoque ses réflexions sur la foi, sur l’exercice de la prière et sur la vie en générale. Le public est engagé dans un corps à corps avec la danseuse qui transforme les paroles diffusées en arrière fond en une danse totale, sans fard, sans retenue et sans obstacle. « Ma prière » est une pensée chorégraphique ingénieuse qui interroge de manière artistique et spirituelle le lien entre la foi et la pratique. Le succès de la pièce tient dans cet entremêlement ininterrompu entre la réflexion et sa mise en forme qui va jusqu’au dénuement le plus total. La danseuse se donne littéralement au public au travers d’un dialogue silencieux, tout en mouvement. Superbe.

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Le rapport entre la danse et la parole était aussi à l’honneur pour le dernier spectacle que nous avons vu, «  Le Cargo » de Faustin Linyekula. Cette représentation a eu lieu dans le Cirque de Reims et vraiment on applaudit l’idée. Dans cet espace les sièges sont en bois avec des couleurs un peu défranchies. C’est un lieu modeste, sans prétention et plein de charme. Idéal pour accueillir Faustin Linyekula qui arrive sur la scène ronde les pieds nus, vêtu d’un tee-shirt et d’une cape autour de la taille. Très simplement il se présente au public, son métier c’est raconter des histoires dit-il . Il le fait parce qu’il aime ça mais aussi parce qu’il gagne de l’argent qui permet à ses frères et ses sœurs d’aller à l’école. Son pays d’origine c’est la République Démocratique du Congo où son père a été professeur. Sur scène Faustin Linyekula s’interroge « ai-je vraiment dansé toutes ces années ?» Cette question est répétée jusqu’à l’obsession et devient un prétexte pour l’artiste pour opérer un retour vers ses origines. En sa compagnie, le public voyage jusqu’en République démocratique du Congo où il découvre avec effroi la montée du christianisme et la disparition de l’art. C’est indéniable Faustin Linyekula sait raconter des histoires, quand il évoque les danses qu’il ne pouvait voir le soir dans son village, on les imagine presque devant nos yeux. Ses textes sont empreints d’une véritable puissance suggestive qui transporte véritablement vers l’Ailleurs. Malheureusement le spectacle s’épuise dès lors que l’artiste délaisse la parole au profit de la danse. Normalement la danse est une performance énergique tandis que l’exercice de la parole est plus monotone et régulier. C’est le contraire qui s’opère ici. Quand il raconte, Faustin installe une énergie et une communication extraordinaire avec le public qui tombe à plat une fois la danse entamée. Sa danse est souvent décousue et surtout très solitaire. Elle n’a pas cette puissance évocation de sa parole et ne parvient dès lors ni à dire ni à faire ressentir. L’impression produite est celle d’une déconnexion un peu déchirante avec un artiste avec qui on comptait partager une émotion . On a la réponse, Faustin n’a pas réellement dansé toutes ces années ( comme il se le demandait au début du spectacle), il a raconté et, selon nous, il devrait continuer. Il le fait si bien.