Olivier Saillard : au commencement était l’étoffe

22 mars 2017 Par
Araso
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Le CND accueille pour trois dates la performance éclair (35 minutes) d’Oliver Saillard qui fait défiler le processus créatif dans Couture Essentielle. Comme un écho à cette fashion week parisienne qui vient de terminer, quatre femmes d’exceptions attaquent le runway des étoffes de prestige à la main. On est à Pantin, ce n’est pas un hasard : quelques mètres plus loin se trouve le siège social d’Hermès, et non loin de là Parafection, la société des métiers d’art de Chanel. Tous les codes du directeur de Galliera sont là: un côté insupportablement snob et entre-soi, diablement intelligent et une maîtrise sur le bout des doigts de l’histoire de la mode. Malgré tout on aime et on ne peut pas s’empêcher d’y courir à chaque fois.

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Le public prend place comme pour un défilé. Quatre rangées de spectateurs font deux allées pour les mannequins. L’assemblée s’installe, se toise, fait son who’s who, jette des baisers à la volée à des amis qu’on complimente sur leur beauté et qu’on promet de retrouver après. La salle rit à l’annonce taquine du CND qui demande en français avec un accent anglais et en anglais avec un accent français de couper son téléphone portable –détecteur infaillible du public qui ne vient pas souvent. Au bout de chaque allée, quatre miroirs immenses et derrière eux quatre « assistants » dont Olivier Saillard himself portent à bout de bras des étoffes pliées au millimètre près.

On demande au premier rang de décroiser les jambes pour faciliter le passage des performeuses.  La mode plus vraie que nature. Les baffles entonnent Schamane de Brandt Beuer Frick et quatre ensorceleuses font une entrée bombesque piquant le sol de leurs talons aiguilles, ou plutôt d’impossibles cimes branlantes et instables dont on a très envie de les voir débarrassées. Un brin agacés, on retrouve tout de suite l’esprit des autres performances d’Olivier Saillard, comme Models Never Talk et on se dit qu’il ne se renouvelle pas beaucoup.

Voici la pulpeuse Christine Bergstrom, la longiligne et très parisienne Axelle Doué à la chevelure d’argent, la latine et veloutée Claudia Huidobro et la délicate Anne Rohart. Mannequins stars des podiums et des couvertures de magazines dans les années 1980-90, leur nom n’évoque rien au commun des mortels mais leur CV donne le vertige. Elles ont travaillé avec Claude Montana, Christian Lacroix, Jean-Paul Gaultier, Karl Lagerfeld, Rei Kawakubo, Yohji Yamamoto et Azzedine Alaïa, tutoient les plus grands photographes comme Paolo Roversi Peter Lindbergh, Jean-Baptiste Mondino, Helmut Newton ou Dominique Issermann qui a même consacré un livre à Anne Rohart.

Moulées dans des collants noirs opaques, body cols roulés noirs, cheveux tirés en queues de cheval strictes pour Axelle Doué et Claudia Huidobro, boucles libres pour Christine Bergstrom et Anne Rohart, leurs yeux expriment une détermination absolue. Elles s’emparent des étoffes que leur tendent les assistants comme s’il s’agissait du plus précieux des trésors : dentelle de Calais-Caudry, Pieds de Poule, tartans, néoprènes réversibles, laine de Tasmanie…

Elles s’en habillent, fermement mais délicatement, strictement mais sensuellement, soit seules soit les unes pour les autres. La mode faite par les femmes, pour les femmes sur des corps de (vraies) femmes. Elles connaissent les matières par cœur, savent pincer le tissu pour un plissé, faire tomber un drapé et d’un mouvement d’épaule, se font un manteau. Ici on croit voir un modèle de Montana, une jupe Vivienne Westwood, là une micro-skirt Saint-Laurent et un modèle de chez Lanvin. Les traines de soies aux couleurs vives jaillissent du noir des corps dans des tableaux expressionnistes.

La musique fait place à Philip Glass et la bande son de The Hours, temps suspendu, temps ralenti, le temps d’une pose amicale, affirmée, lascive, d’esquisser un sourire de regarder un front-row qui, intimidé, baisse les yeux ou sourit béatement. Dans le silence, seul le bruit des talons sur le sol, ces maudits escarpins qui grincent. En entendant Freudian Slippers de Chilly Gonzales, on se dit que oui, cette mode-là est intellectuelle, au sens où elle réfléchit à des façons nouvelles d’habiller les corps, d’anticiper les changements de son époque. Elle se fout de l’avènement du sacro-saint « branding ». Elle n’a rien avoir avec le règne des images, des machines à fric et à burnout qui avalent et recrachent les designers comme des chewing-gums usés. Au commencement était l’étoffe, au commencement était le corps.


Olivier Saillard, Couture Essentielle, au CND du 21 au 23 mars 2017

Conception
Olivier Saillard
Interprètes
Christine Bergstrom, Axelle Doué, Claudia Huidobro et Anne Rohart
Collaborateur
Gaël Mamine
Conception sonore
Mode-F
Coiffure
Gérald Porcher
Chaussures
Roger Vivier

Visuel © DR