Mourir sur scène: Liaison fatale entre l’interprète et l’émotion ultime, par Christodoulos Panayotou [Kunstenfestival]

7 mai 2018 Par
Yaël Hirsch
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Le plasticien Christodoulos Panayotou partage les vidéos YouTube qu’il a épinglées comme des papillons de nuit sur la mort des artistes. Une conférence performance brillante et émouvante.

Dans l’antre cosi du Kaistudio aménagé d’un grand écran, Christodoulos Panayotou a installé une chaise, une table et son MacBook. Il allume calmement l’ordinateur et partage des fichiers qu’il commente, en ouvrant grands les coulisses de sa méthodologie: « YouTube est le seul cadre systématique de cette recherche « . Tout commence par Jane Russell. Une scène kitsch et irrésistible où elle danse entre ses gymnastes et finit le clip à l’eau. Panayotou nous repasse le final en nous suggérant de regarder le visage de la brune incendiaire des Hommes préfèrent les blondes : le plongeon n’était pas prévu. Et pourtant qu’en plaisir pervers du spectateur.

Que se passe-t-il quand l’acteur, le danseur, le musicien mime la mort? Et que se passe-t-il quand il meurt sur scène et que l’interprète correspond à son personnage? Perfection? Acmé de la catharsis ? Effroi? Il nous fait passer dans tous ces états en dirigeant notre esprit vers l’ « Ironie tragique » qu’il y a à faire correspondre la finitude avec la fin du spectacle. L’on commence par Noureev et son dernier salut après sa dernière Bayadère en 1995, mis en parallèle avec la dernière danse et la mort de Nikya. En hommage Jean Capeille vient refaire en silence les mouvements adaptés pour un homme. L’heure est grave et la photo de la tombe de Noureev qui ressemble à la scénographie de son dernier ballet est marquante.

L’on passe ensuite comme cela, avec à la fois beaucoup et sensibilité et tout d’un coup des énergiques coups de frais analytique par toute une séries de références qui tissent des mythes européens: de Dalida et son jeu de scène pour « Je suis malade » cohabite avec la forte de la Callas de « craquer » certaines notes de la Traviata par souci de jeu et « ange annoncé », Amy Winehouse pour son dernier « Back to Black » et Gregory Lemarchal dans « Show must go on » côtoient Sarah Bernhardt dans le rôle d’Hamlet qui lui a coûté la vie. Mais le clou de l’émotion est une improvisation follement sous emprise de Nina Simone et le final revient vers oiseau, le corps de la danseuse et la mort du cygne.

On ne s’ennuie pas une minute dans ce travail de sémiologie passionnant et audiovisuel ou l’on retourne quelque chose de Barthes et où l’on salue avec liesse certains rapprochements d’images audacieux et forts de Christodoulos Panayotou : Pasolini a-t-il vu Mary Poppins avant d’écrire Théorème ? Le Tadzio de La mort à Venise a-t-il influencé les traits des héros occidentaux des mangas des années 1980, comme Anthony dans Candy ?

Le professeur est d’autant plus convaincant qu’il semble timide et réservé. Ému parfois, mais calme, toujours. On partage avec lui cette fascination un peu Geek, un peu honteuse pour des archives qui résonnent : pop ou classique, la culture d’arrière garde a encore beaucoup à nous livrer et la parcourir ainsi éclairé des perles encore oubliées de créations passées. Une traversées de mythologies d’aujourd’hui où l’on apprend plein de choses éparses et où l’on se dit que ce matériau passé peut servir à de futures constructions. Un spectacle fort ou émotion et réflexion cohabitent à chaque instant.

Visuel : ©Aurélien Mole