Manifeste 2017 : « Campo Santo » de Jérôme Combier et Pierre Nouvel interroge l’Atlantide Pyramiden au 104

9 juin 2017 Par
Yaël Hirsch
| 0 commentaires

Dans le cadre du Festival Manifeste de l’Ircam, le projet du compositeur Jérôme Combier et du plasticien Pierre Nouvel, « Campo Santo« , faisait salle comble ce jeudi 8 juin 2017 au 104. Avec l’Ensemble Cairn, une structure et des sons en recherche, ce projet sur la « ruine » à la Walter Benjamin et à la W.G. Sebald conviait les spectres de manière plus convenue qu’espérée.

campo_santo-pierre-nouvel

Jérôme Combier et Pierre Nouvel ont passé du temps à Pyramiden, ville du  78e parallèle et utopie crée à l’âge d’or du socialisme soviétique puis délaissée du jour au lendemain par sa population après la chute du régime. Il y ont récolté les sons et les images d’une réflexion sur les fantômes. Sur les photos : tout est resté en place, y compris le buste de Staline, pour un effet « Pompéi » garanti où seul le temps délite les grands espaces bien ordonnés de ce fleuron de l’URSS. Côté sons, le vent souffle, la mer entoure l’architecture et l’on croit entendre respirer ces fameux « Spectres de Marx » (Jacques Derrida) que surligne la performance, à grands renforts de textes poétiques et philosophiques de la période de l’Ecole de Francfort et de la Déconstruction, en allemand (non traduit) et en Français. Le Russe viendra tout à la fin, à l’occasion d’un chœur d’enfants tour à fait nostalgique.

Sur scène, le temps des fantômes est lancinant. Les séquences alternent entre un texte explicatif littéraire surligné par un travail acousmatique et une musique pneumatique live de 1 à 5 musiciens (flute/tuba, deux séries de percussions, guitare électrique et accordéon) avec ou sans diffusion d’images saisies par Pierre Nouvel des mêmes lieux majestueux, qui  évoluent comme un cadavre qui convulse dans diverses lumières septentrionales.

Le message de Campo Santo est dit et répété: les spectres sont toujours là avec l’homme. Rien ne se perd et tout se transforme, si bien que la destruction des projets humains est transcendée selon une dialectique un peu mystique de fuite en avant dans le devenir cosmique du monde. Néanmoins, si le message est arrêté, la beauté infiniment nostalgique de cet éloge du désastre ordinaire progresse grâce  la structure de la scène qui  passe du dispositif classique formation devant grand écran  à l’état de petite géode qui module l’image et le son, jusqu’à propulser en star une machine infernale qui laisse filtrer un sable sonore.

C’est beau, c’est hanté de fantômes, aussi bien par le son que par l’image, mais à part le moment a-humain du sable, c’est aussi trop saturé de références indépassables (et ici indépassées) sur la mémoire plastique et la musique-mémorial qui vont de Sebald à Didi-Huberman et de Penderecki à Morton Feldman. On aurait aimé être surpris, saisi, sollicité, sorti de ses gonds et emporté par ce Campo Santo, histoire de fantômes pas si impurs que cela, qui agit de manière plus douce, plus continue et qui remplit à la lettre le cahier des charges exposé en bande-annonce du concert.

visuel : Pyramiden (c) Pierre Nouvel