Genod à La Recherche de Proust

23 février 2017 Par
Amelie Blaustein Niddam
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A la recherche du temps perdu est un lieu de mémoire. Il y a ceux qui l’ont lu, ceux qui font semblant de l’avoir lu, ceux qui l’ont un peu lu, ceux qui assument de l’avoir lu. Tous ont un avis, une phrase … une madeleine … Yves-Noël Genod tient salon aux Bouffes du Nord pour une veillée qui étend et malaxe le temps, dans les lumières habitées de Philippe Gladieux. Magnifique.

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« Maintenant plus personne ne lit, surtout Proust, ses phrases si longues, ses milliers de pages, écrites sur deux décennies – faut-il le lire en temps réel ? »  questionne Yves-Noël Genod. Il  est danseur, acteur, metteur en scène et performeur. Il a comme force de commettre des chefs-d’œuvre, c’est l’un de ses moteurs. Liane blonde au corps maigrissisme, il apparaît souvent en costume pailleté. Ici, c’est dans le velours rouge d’un ensemble blouse-pantalon, bottines argent à gros talons qu’il nous reçoit. Car il nous reçoit,  chez lui, comme toujours. Comme dans cet hôtel particulier avignonnais à la grandeur déchue où  il nous faisait réécouter Musset. Chez lui, comme à La Bastille où en toute intimité il lisait Rimbaud. Dans le plus sombre des écrins, à la Condition des soies ou au Rond Point pour une lecture dans le noir total de Baudelaire.

Alors Proust ? Lui l’a lu et dans le programme annonce la couleur : « De Venise, je ne reviendrai à Paris que pour y déployer mon lit de camp, et vous dire Proust et on rigolera ensemble parce que, oui, Proust, comme la vie, c’est pour rire ».

Quand on connaît le travail de cet artiste on sait qu’il est fasciné et conscient de la force de la plasticité du vide (Oui) et  la charge dramatique que comportent les apparitions et les disparitions (Je peux). Alors pour s’attaquer au monument qu’est la Recherche, pour en comprendre la densité, il faut parler en chiffres : Les Éditions Thélème ont enregistré l’intégralité de À la recherche du temps perdu. Cela correspond à 140 heures d’écoute.  La folie de ce spectacle drôle est de choisir des extraits plus ou moins célèbres de la Recherche et de les confronter avec d’autres auteurs (Baudelaire, Eschyle…) mais aussi avec la vie romanesque d’Yves-Noël qui jeune fréquentait Duras. Genod s’amuse dans les volutes de lumières et de fumées « Gainsbouriennes » de Philippe Gladieux, il lit à la perfection, sur tablette, offrant à son visage des angles fantomatiques. Il quitte le texte pour y revenir, fait des sauts de « 2000 ou 3000 pages », nous offre « la phrase la plus courte », plus tard, « la phrase la plus longue ». L’amoureux de la beauté qu’est Yves-Noël nous fait entendre le beau dans la masse ardue. La fulgurance jaillit dans les descriptions de nuits sans sommeil, dans les discours sur la bourgeoisie qui se  divise entre  les dreyfusards et les antidreyfusards.

Mise en corps, cette lecture occupe tout l’espace des Bouffes du Nord saisi par la voix grave et douce de Genod. Nous faire entendre ses poètes semble être devenu une mission. Il cite Trump pour nous prouver que tout le monde n’est pas devenu laid. L’écriture de Proust, si on est accompagné, si des spots éclairent comme des phares pris pleine face, l’essence de sa beauté, prouve que l’humanité peut encore croire en elle. Genod passe par la danse ici effleurée pour accompagner les phrases dont les longueurs deviennent douceurs grâce à une épaule qui roule ou une hanche qui se détache.

La durée (pas assez longue quand on repense, il faudrait à ce spectacle le temps du Mahabharata ou du Soulier de Satin) opère grâce au travail de son réalisé par Benoît Pelé qui invite Sarah Bernhardt et Gustav Mahler, créant les respirations que Proust n’a pas voulu glisser, livrant un texte qui allie l’odieux au charmant. Dans un spectacle où il joue des codes, nous installant parfois avec un humour fou dans une explication de texte universitaire, Genod nous invite à prendre de la distance avec ce monument et surtout, à lire Proust à la lumière sombre de Baudelaire.

Cher Yves-No, nous vous  remercions et vous saluons personnellement. 

Visuel : ©Christine Monlezun