Carte Noire nommée désir au théâtre de La Loge

6 avril 2018 Par
Bénédicte Gattère
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Avec sa compagnie Dans Le Ventre, la performeuse, metteuse en scène et dramaturge Rébecca Chaillon est venue interroger les stéréotypes attachés au corps de la femme noire et métisse. Elle a ainsi livré à La Loge un bel exercice d’environ 1h30 très convaincant où le terme de « performance » prenait tout son sens.

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Rébecca Chaillon est déjà passée par le théâtre de La Loge qui l’accueille depuis quelques années déjà, depuis le spectacle L’Estomac dans la peau en 2014. Pour cette nouvelle création, la metteuse en scène toujours engagée dans les questions relatives aux corps, à sa dimension charnelle et imagée, à la sexualité a livré une performance particulièrement réussie et originale. Tout d’abord, parlons du dispositif scénique : un parterre composé à l’exclusivité de femmes afrodescendantes a pris place à l’arrière de la scène, abattant le fameux quatrième mur et déjouant le dispositif frontal. L’effet de miroir interroge d’emblée la question de places assignées en tant que spectateurs ou non, on ne sait plus très bien qui est qui, qui regarde qui.  D’abord simples spectatrices, ces femmes vont ensuite venir sur le plateau en tant qu' »assistantes » des deux performeuses principales, – Rébecca Chaillon donc et Aurore Déon –, jusqu’à prendre elles-mêmes part à la pièce. Le message est assez clair : la pièce est avant tout à destination des femmes noires et métisses, afin qu’elles se l’approprient et qu’elles en soient les témoins privilégiés.

Ce spectacle a été créé dans l’idée de se défaire d’un white gaze, qui serait l’équivalent du male gaze masculin tel que théorisé par la critique de cinéma Laura Mulvey  : une vision surplombante du monde où l’homme est le sujet et la femme l’objet dans le rapport de pulsion scopique. Sortir des stéréotypes exige de se défaire du spectateur blanc pour qui on jouerait sans fin des minstrel shows. Il n’est pas question ici d’amuser la galerie, –même si on rit beaucoup et que l’humour affleure sans cesse dans Carte Noire nommée désir – mais de se dépouiller des stigmates  attachés à un passé colonial tout en s’en jouant. Face au processus d’altérisation décrit par l’écrivaine américaine Toni Morrison dans son dernier ouvrage L’Origine des autres préfacé par Ta-Nehisi Coates, il reste la possibilité du détournement et de l’humour. Il s’agit de rire mais d’un rire qui cette fois n’adviendrait pas « au dépens de » mais « par » les noires et métisses, entre elles, qui se moquent des étiquettes qu’on leur colle à la peau.

On entre presque par le plateau, à la Loge, qui est une petite salle chaleureuse où la proximité avec le public est de mise. Au début de la performance, déjà, deux femmes que l’on peut identifier comme « noires » sont absorbées par leur activité. La première nettoie un sol déjà sale et qui le devient curieusement de plus en plus : il semble que le but soit plutôt d’échapper à « ces espaces, ces chambres, ces murs blancs et lisses » que de réellement approprier l’espace… Étrange renversement qui brouille déjà l’image d’une employée domestique (peut-être?) docile et consciencieuse. En plus, elle se met à danser d’une manière comique, décidément, elles ont décidé de ne pas se tenir ! Quant à  l’image d’une femme noire qui ne serait là que pour plaire aux dominants, elle est mise à mal par la deuxième performeuse, Rébecca Chaillon, qui se roule à moitié nue, à l’évidence pour son seul plaisir, dans de la peinture et dans toute cette eau sale… Des bouts de viande, de la poudre Banania et du café vont petit à petit venir joncher le sol. La nourriture reste centrale dans le travail  de la performeuse et on la retrouve dans Carte Noire. Soit pour illustrer les matières premières exportées en Europe depuis les pays colonisés, soit pour nous rappeler la dimension charnelle en puissance dans toute chose, la nourriture ajoute ici une dimension qu’il serait bien dommage d’omettre car elle est partie intégrante de la performance : il s’agit de sa dimension olfactive. Elle rappelle alors le « tract sensoriel » et politique que la metteuse en scène a présenté plus tôt dans la soirée pour les chanceux qui ont pu avoir des places pour L’Autrement, présentée en étape de travail.

De même que le temps qui s’étire au moment de la longue séance où Rébecca Chaillon est coiffée par ses « assistantes » féminines, les odeurs nous permettent d’être en totale immersion avec les performeuses. Ce parti pris d’un temps long pour la séquence « coiffure » ménage l’espace de la réflexion. Il instaure entre la salle et la scène un rapport inédit où les spectateurs développent leurs capacités de bienveillance, d’attention et de care, – dans le souci de ce qui se passe pour la performeuse qui subit sans broncher cette séance de pose de rajouts qui n’est visiblement pas une partie de plaisir. On pense alors au Tortures involontaires d’Annette Messager qui illustre les multiples opérations que les femmes subissent pour se conformer au désir des hommes. Dans Carte Noire, les textes lus par celle qui demeure au centre de la scène, immobile, ses tresses factices accrochées aux quatre coins de la pièce (et sur lesquelles ont été épinglées des images de magazines) donnent toute sa dimension à la performance. Sont égrenées petites annonces matrimoniales où prédominent les questions raciales ; est lu un témoignage d’une femme renvoyée de manière violente à son « exotisme » par son partenaire… L’image que l’on se fait de l’Autre passe par le corps, l’imprègne et le façonne dans sa dimension imaginarisée, et Michel Foucault, auteur de la célèbre Histoire de la sexualité ne dirait pas le contraire !

La parole se libère donc, mais de manière poétique dans Carte Noire. Et si on pense à Robyn Orlin et à son danseur Albert Ibokwe Khoza devant le caractère exubérant et volontiers polémique de la performance, à la fin, elle se transforme en un joyeux dîner convivial, un banquet plein de paillettes. Entre la peau de Rébecca Chaillon recouverte de peinture blanche, celle d’Aurore Déon qui devient d’or, ce n’est plus ni le noir des préjugés ni le blanc d’une vision de l’humanité lisse qui prédominent mais une vision où la vie de chacun peut se mêler à une fête collective, émancipatrice. Et les textes en guise de feu d’artifice final avec pour thème une forte et fragile fleur rouge nous emportent. Chacun, chacune a alors envie de clamer avec Aurore Déon : « Je me répands et je me reforme, je suis sans limites ». Une très belle leçon de performance où la métamorphose sans cesse à l’œuvre en plateau gagne le spectateur, lui-même transformé par ce qu’il a vu.

Visuel : © DR