Un Orfeo d’enfer à Nancy

6 février 2016 Par Elodie Martinez | 4 commentaires

Du 4 au 10 février, l’Opéra national de Lorraine accueille à Nancy la recréation scénique française de l’Orfeo de Luigi Rossi, premier opéra à avoir été créé en France en 1647 sous la demande de Mazarin afin d’offrir un spectacle complet et grandiose au pays. La partition fut ensuite longtemps considérée comme perdue et il faut attendre 1888 pour que Romain Rolland la redécouvre. Ce n’est cependant qu’en 1984 qu’une première version scénique intégrale est proposée en Italie puis aux Etats-Unis quatre ans plus tard. En 1990, William Christie enregistre une première version sous Harmonia Mundi, mais c’est bien Pygmalion qui participe actuellement au « retour au bercail » de cette oeuvre dans la mise en scène de Jetske Mijnssen. Une réussite sans aucune ombre au tableau. 

Note de la rédaction :

Le rideau se lève lentement sur un Orfeo vêtu de blanc, loin des joies que devraient lui procurer son proche hyménée, au centre de la scène ou plutôt du plateau que l’on découvrira tournant. Le décor est sobre et atemporel, pouvant abriter tant l’Antiquité qu’une histoire contemporaine ou presque. Les costumes, eux, nous fixent dans une époque actuelle. A ce moment-là, pas de meuble, juste cet hémicycle de bois, une coupole pour plafond avec un second hémicycle qui entoure le premier, créant une sorte de couloir entre les deux dans lequel les personnages entrent et sortent pas de larges ouvertures. Orfeo s’éloigne ensuite de nous, disparaissant dans ce couloir. Si cette scène nous plonge dans un certain mystère, le final nous le révèle dans une impression de cycle infernal dans lequel Orfeo est enfermé à jamais, condamné à retrouver et perdre sans fin son Euridice.

La mise en scène de Jetske Mijnssen est d’une grande simplicité mais elle la fait rimer avec efficacité : pas un instant nous ne sommes perdus dans la valse de cette multitude de personnages. Les déplacements sont fluides, tout comme les entrées et sorties, et l’on admire certains tableaux d’une très belle esthétique, comme cet instant de suspension du temps dans la dernière scène du premier acte : l’ensemble des personnages rassemblés pour célébrer le mariage est figé dans leur action au centre du plateau qui tourne lentement tandis qu’Orfeo et Euridice sont sur les côté et continuent d’évoluer. Cela rappelle quelque peu la mise en scène de la Clemenza di Tito par Katharina Thoma à l’OnR. Le travail de Jetske Mijnssen offre ici une lecture onirique du mythe pour qui le souhaite : n’est-ce pas là Orfeo qui se souvient, prisonnier de ses souvenirs malheureux? Ne rêve-t-il pas cette descente aux enfers, où les personnages qu’ils côtoient dans la vie prêtent leurs traits aux créatures croisées dans ces profondeurs? Si l’on ne peut s’empêcher de se demander « pourquoi diable se retourne-t-il? », nous pouvons alors penser ici que, s’agissant d’un rêve, de son imagination ou peut-être de l’un de ces chants si puissants dont il est capable, la réalité le rattrape et Euridice n’était alors qu’une chimère dans un esprit torturé. Le texte ne dit-il pas « la vérité a plus de force que ton chant »? Tout ce dernier acte serait-il donc ce chant, ce rêve? Et ces rideaux noirs que l’on tend sur le décor avant de les ouvrir au retour d’Orfeo ne sont-ils pas la métaphore du voile de tristesse devant ses yeux? Sans oublier le comportement d’Euridice juste avant qu’il ne se retourne…

L’efficacité de la mise en scène est bien entendu portée par les interprètes grandioses qui se déploient sur le plateau et dont on ne peut se détacher, même pour lire le surtitrage. Judith van Wanroij, dépouillée de toute sa féminité, incarne un Orfeo criant de vérité et de réalisme. Son jeu avec Francesca Aspromonte (Euridice) est absolument bluffant jusque dans l’échange des regards et nous croyons sans aucune difficulté à l’immense amour qui les unit. Francesca Aspomonte est d’ailleurs absolument remarquable, vocalement et scéniquement, dans la joie, la tristesse, la mort ou la colère. L’Aristeo de Giuseppina Bridelli n’est pas en reste et livre une scène de folie mémorable, dans la continuité de sa prestation globale.

Si la basse de Luigi de Donato offre une voix de premier choix à Augure, elle se prête également parfaitement à celle de Plutone et complète très bien le duo formé avec Victor Torres dans les rôles d’Endimione et de Caronte. Autre duo, celui de Marc Mauillon, ici un Momo suvolté et intenable, et de Renato Dolcini, un Satiro dont l’amour des femmes est fidèle au mythe. David Tricou offre quant à lui un Apollo en tenu de prêtre de premier ordre (sans mauvais jeu de mots) et pleure véritablement ses notes dans la dernière scène du deuxième acte, moment de tristesse absolu.

Rey Chenez incarne un Amore absolument divin (que l’on entend malheureusement trop peu dans cette partition) qui lui réussit toutefois mieux que le rôle de la Nutrice peut-être trop fermé. Toutefois, avouons que l’on est assez estomaqué de savoir qu’il s’agit de la même personne, les costumes de Gideon Davey étant formidables de bout en bout.

Autre grande surprise de la soirée dans les travestissements : Dominique Visse dont les gambettes font pâlir de jalousie bon nombre de femmes et qui est absolument difficile, voire impossible, de deviner sous les traits de Vecchia avant plusieurs notes pour celles et ceux qui ne l’ont pas déjà vu dans cet exercice. Si la voix laisse parfois entendre certaines limites, cela n’a aucun impacte dans ce rôle de mégère qui apporte aussi une bonne part du comique intelligemment développé et mis en scène.

Les trois Grâces, Alicia Amo, Violaine le Chenadec et Lucile Richardot offrent elles aussi des moments… eh bien de grâce (même si la voix admirable de Lucile Richardot se détache parfois). L’ensemble du choeur est d’ailleurs excellent dans chacune de ses interventions, et Raphaël Pichon offre ici un sans faute dans sa direction. Si le Choeur de Pygmalion excelle toujours, les musiciens de l’ensemble atteignent encore une fois des sommets. Il faut l’entendre pour le croire, ce à quoi nous vous encourageons sans plus attendre!

Nous défions par ailleurs quiconque de rester insensible à cette production et l’engouement du public lors de la Première est un argument de taille. Rarement nous n’en avons vu d’aussi enthousiaste, allant jusqu’à crier « ooooohéééééé » comme on le fait pour une ola lors des saluts. Versailles, Bordeaux et Caen, précipitez-vous sans l’ombre d’une hésitation (lorsque les réservations seront ouvertes concernant les deux dernières villes). Pour les autres, espérons que d’autres maisons de France et d’ailleurs auront la bonne idée de négocier cette production remarquable. En attendant, vous pouvez toujours réserver votre soirée du 9 février, date à laquelle Culturebox diffusera en direct la représentation jouée à Nancy.

Préparez-vous donc : voici un Orfeo d’enfer qui nous fait toucher le paradis grâce à l’art lyrique porté à son plus haut niveau.

©Opéra national de Lorraine


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COMMENTAIRES:

  1. IMBAULT

    J’ai eu la chance d’assister à la Première de ce fabuleux opéra. Jamais je n’ai vu ni entendu pareille ovation du public au terme des trois heures que dure le spectacle. Pour un peu et on se serait cru à un concert de rock tant il y avait de cris, de ouéhh et autres onomatopées hurlant l’enthousiasme des spectateurs conquis. Il faut dire que tout était là pour nous combler. Une distribution de haute volée en tous points homogène, une formation musicale dirigée magnifiquement, une mise en scène limpide et magique. Et de l’émotion et du rire. Un véritable travail de titan pour otre plus grand plaisir. Chapeau bas, les Artistes.

    1. Elodie Martinez

      Tout à fait d’accord! Rendez-vous ce soir sur Culturebox pour revivre un peu ce beau moment (même si rien ne vaut d’être dans la salle)?

  2. Juju

    Et rien sur le parti pris de Raphael Pichon qui a scandaleusement pris des libertés avec la partition et coupé plusieurs dizaines d’airs?

    1. Elodie Martinez

      Non, rien en effet car cela fonctionne et donne un résultat très naturel. Les coupures et les libertés dont vous parlez ne s’entendent et ne se ressentent pas. Du moins, tel fut mon ressenti et apparemment celui de la grande majorité des personnes ayant vu ou entendu cette production. Je n’ai d’ailleurs lu que très peu de personnes soulevant cela avant vous.
      Merci pour votre commentaire qui soulève ce point.

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