Superbe Norma à Monte-Carlo : quand l’intelligence s’allie à l’émotion

23 février 2016 Par Elodie Martinez | 0 commentaires

Du 19 au 25 février se tient à l’Opéra de Monte-Carlo la Norma de Bellini avec dans le rôle-titre la mezzo-soprano italienne Cecilia Bartoli. La cantatrice avait déjà triomphé lors de sa prise de rôle en 2010 à Dortmund, de même qu’au Festival de Salzbourg en 2013 dans la mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser, production reprise ici dans le cadre de sa tournée européenne. Un cadeau inestimable.

Note de la rédaction :

Musicalement, la redécouverte de ce grand classique du belcanto est indéniable grâce à l’édition critique. Pour ne citer que quelques exemples de reconstitution, la dernière des trois strophes de la cabalette « Ah si, fa core » du duetto Norma/Adalgisa de l’acte I a été réintégrée, de même que le solo d’Adalgisa dans la strette « Vanne, si, mi lascia indegno ». Un moment contemplatif en la majeur, « A mirare il trionfo de’figli viene il Divo sovra il raggio di sol’ », a également été réintégré dans le chœur final  « Guerra, guerra ! » à l’acte I. Bien entendu, les arrangements ne portaient pas uniquement sur les reconstitutions de livret mais aussi sur le travail de la partition musicale. Ainsi, dans l’introduction orchestrale du premier numéro, la scène avec chœur d’Oroveso « Ite sul colle, o Druidi », l’intensité des notes pizzicato a été rétablie et elles sont à présent martelées et non « pianissimo » afin de « laisser deviner que couve un désir d’action guerrière, qui contraste fortement avec l’atmosphère solennelle du rituel religieux en train de se dérouler ».

Toutefois, ce travail de reconstitution tendant à rendre le plus fidèlement possible la partition originelle est loin d’être le seul point intéressant de cette production. La mise en scène offre ici une relecture intelligente et tout-à-fait parlante. Si la transposition à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale ne respecte pas forcément textuellement le livret, elle en saisit parfaitement l’esprit. Point de Romains, certes, mais bien des envahisseurs : les Allemands. Point de Gaulois qui résistent mais… des Français Résistants ! Quant au temple, il se trouve ici dans une école fermée servant de cachette au réseau. Belle image que celle de l’école comme temple et lieu de refuge. Si certains pensent que le début de la représentation, incluant deux scénettes dont la première est celle d’une fin de récréation et d’une rentrée dans la classe, est un ajout inutile et une infidélité à l’œuvre (pensez-vous : on ose inclure un bruit de cloche et ne pas faire démarrer la musique tout de suite !) nous ne sommes pas d’accord : cette introduction permet justement de nous plonger dans le contexte de la mise en scène et de situer l’action dans une école. Sans cela, nous ignorerions où nous nous situons et la lisibilité ne serait pas aussi limpide.

Le seconde scénette vue durant l’introduction musicale est d’ailleurs très émouvante, bien que brève : Ceciia Bartoli (Norma) ouvre l’école fermée à un petit groupe de personnes afin de les mettre à l’abri. A ce moment précis, nous sommes pleinement dans l’action du drame et à l’introduction musicale correspond parfaitement l’introduction scénique. Le jeu des lumières est lui aussi très travaillé, rendant l’esthétique générale très agréable et en parfaite adéquation avec l’ensemble du travail fourni. Quant au final… La scène est magistrale d’émotion ! Comment ne pas être pris au ventre devant cette Norma suppliante se sacrifiant et surtout, geste extrêmement fort, se faisant couper les cheveux, ligotée, de même que l’on tondait les femmes ayant été vues avec un « boche » et ainsi assimilées à des collaboratrices. Les flammes envahissent finalement le plateau pour engloutir en elles les deux amants réunis. Lorsque le rideau se lèvera une première fois, nous distinguerons les deux silhouettes de Cecilia Bartoli et de Chtristoph Strehl sortant de l’épaisse fumée, comme deux fantômes, deux revenants. La mezzo semble en effet revenir de loin pour cette interprétation profonde et s’élève pour nous rendre Norma accessible sans jamais l’abaisser. L’accessibilité est d’ailleurs telle que l’on vibre avec elle, que l’on s’émeut de son malheur, de son injustice, mais aussi de son courage et de son sacrifice finale.

En effet, la performance est ici exceptionnelle. Que l’on adhère ou non au « style Bartoli », à son vibrato, à ses trilles techniquement époustouflantes mais parfois trop présentes pour certains (surtout liées à son vibrato susmentionné), que l’on soit gêné ou non par ses multiples mimiques lors de ses récitals (et parodiées de façon très drôle par Kangmin Justin Kim), on ne peut que s’incliner bien bas devant la performance scénique de cette interprète hors pair qui devient davantage qu’elle n’incarne le personnage.

A ses côtés, Chtristoph Strehl incarne un Pollione qui, en plus d’être partage, partage également : la première partie laisse poindre des notes à la limite de la justesse dans certains aigus et une voix légèrement parfois trop refermée sur elle-même. A d’autres moment, il est tout à fait juste, comme lors de son duo avec Adalgisa. Quant à la deuxième partie et à ses derniers moments, il n’y a rien à redire sur la justesse de ton et la maîtrise de la nuance avec des pianissimi qui accompagnent parfaitement ceux de Cecilia Bartoli, ce qui n’est pas peu dire. Quant aux rôles de Clotilde (Liliana Nikiteanu) et d’Oroveso (Peter Kalman), s’ils sont vocalement secondaires dans la partition, ils n’en restent pas moins merveilleusement bien servis ici.

Rebecca Olvera souffrant malheureusement d’un « refroidissement soudain », Eva Mei a été appelé afin de la remplacer à l’improviste. L’apprentissage de cette partition entièrement retravaillé étant important, cette dernière se tenait derrière un pupitre sur le coin avant de la scène tandis que sa consœur jouait son rôle sur scène. Avouons que cette disposition, bien qu’étant la meilleure solution possible dans ces conditions, amenait une certaine étrangeté car Rebecca Olvera chantait ainsi en « playback », le mouvement de ses lèvres n’étant que très rarement en adéquation avec le chant absolument sublime d’Eva Mei. Le jeu s’en retrouve également touché et manque de finesse à côté des autres interprètes sur scène. Le plaisir de l’écoute est quant à lui indéniable, nuance et netteté étant au rendez-vous.

Enfin, l’orchestre I Barocchisti dirigé par Diego Fasolis nous offre un modèle de précision et n’a pas peur des silences qui sont alors d’une incroyable justesse. Le Choeur de la radio-télévision Suisse Italienne est remarquable par la maîtrise de sa projection et par son homogénéité, sans parler d’une prononciation d’une rare qualité.

Une réussite reposant donc sur un formidable travail d’équipe, des voix exceptionnelles, des nuances parfaitement maîtrisées, une vision renouvelée de ce personnage mythique que l’on ramène enfin à son humanité par une mise en scène d’une intelligence que l’on aimerait voir plus souvent, mais aussi et surtout par l’interprétation de celle qui lui prête sa voix, son corps et, semble-t-il, son âme au moins 2h30 chaque soir de représentation.

A noter, l’enregistrement déjà disponible avec Sumi Jo, John Osborn et Michele Pertusi chez Decca.

©ALAIN HANEL – OMC 2016


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