Un sombre Simon Boccanegra à Dijon

16 mars 2018 Par
Gilles Charlassier
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L’Opéra de Dijon propose une nouvelle production d’un Verdi parfois encore mal-aimé, Simon Boccanegra, dans une mise en scène très sombre de Philipp Himmelmann.

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Véritable portrait intime d’un homme politique, à moins que ce ne soit l’inverse, Simon Boccanegra n’a gagné les faveurs de la scène que récemment. Passons sur une intrigue réputée passablement alambiquée, et les changements de noms des personnages, entre le prologue et le premier acte, séparés par une ellipse d’un quart de siècle. C’est surtout, dans sa révision de 1881, qui s’est inscrite au répertoire, une puissante peinture des sentiments, teintée par l’amertume des désillusions du pouvoir. Osons le dire : c’est un des chefs-d’œuvre de Verdi, avec un magnifique rôle de baryton, et un sujet, certes non dénué de pièges, mais qui peut être très inspirant pour un metteur en scène.
Le travail de Philipp Himmelmann refuse de se laisser aller à la facilité de l’évocation marine, omniprésente dans le livret comme dans les notes, et ne garde des vagues sur lesquelles le corsaire Boccanegra a passé l’essentiel de sa première vie qu’une reproduction grisâtre et figée dans un panorama accroché au mur – on croirait voir la Volga sur papier glacé de la Katia Kabanova réglée par Christoph Marthaler il y a vingt ans. L’action est confinée dans un intérieur bureaucratique tapissé, au sinistre assez ex-RDA des années soixante-dix, dont les volumes évoluent au gré des tableaux. Les costumes dessinés par Kathi Maurer ne s’évadent pas de la banalité contemporaine, certains des loubards post-hippies endossant plus le trois-pièces anthracite de la haute administration. La brise marine se réduit à deux ventilateurs épuisés au-dessus des portes côtés cour et jardin.

Fantômes fugitifs

L’atmosphère blafarde de la scénographie d’Etienne Pluss se trouve renforcée par les pénombres de Fabrice Kebour, qui jouent habilement des ombres pour faire apparaître des fantômes fugitifs, ceux qui habitent Simon. Car le metteur en scène a imaginé le cauchemar qui hante le doge : Maria, sa femme morte dont la main lui avait été refusée par Fiesco, lui revient en songe pendue à côté d’un cheval – vivant sur le plateau ! – à l’expression discrètement compulsive. A l’heure du trépas, il rejoindra son ailleurs onirique placé dans une vaste boîte au centre de la scène. La direction d’acteurs éclaire avec justesse les détails de la musique et du drame, quitte à dénuder un peu la technique de l’intrigue. Mais c’est dans les scènes de foule que la présente lecture se révèle à son meilleur. Alors que, face à la menace du peuple, Simon interdit à tous les politiciens de s’enfuir, sous peine de se voir accuser de traîtrise, Paolo est surpris par le doge sur le point de franchir la porte. La tension entre les deux hommes, avec le soupçon qui pèse sur Paolo, le ravisseur avide en passe d’être découvert, est remarquablement soulignée, et la fin du premier acte bout d’une violence sourde.
Dans le rôle-titre, on attend généralement un legato généreux et modulé pour faire vivre la complexité psychologique. Vittorio Vitelli privilégie la consistance de la pâte vocale à la rondeur de la musicalité. Keri Alkema réserve une Amelia lyrique et charnue, où la richesse des couleurs prend le pas sur la précision de l’expression. Luciano Batinic affirme un Fiesco robuste, chez lequel l’intégrité des notes sur toute la tessiture de basse tient lieu de présence. Gianluca Terranova fait merveille dans l’impulsivité de la passion de Gabriele Adorno, quitte à en oublier les nuances. Secondée par le Pietro fort honnête de Maurizio Lo Piccolo, la vilenie de Paolo est résumée par un Armando Noguera convaincant dans une caractérisation qui évite la caricature monolithique. Préparés efficacement par Anass Ismat, les effectifs des choeurs fournissent les interventions du capitaine et de la servante, dévolus à Stefano Ferrari et Sarah Hauss. A la tête de l’Orchestre Dijon Bourgogne, Roberto Rizzi Brignoli s’attache à mettre en valeur certains détails suggestifs et dramatiques de la partition, sans toujours se départir d’une battue prudente, sensible dans des rythmes parfois un peu apathiques, et qui sinon exposerait les limites de la fosse.

Gilles Charlassier

Simon Boccanegra, Verdi, mise en scène : Philipp Himmelmann, Opéra de Dijon, du 14 au 22 mars 2018

© Bobrik – Opéra de Dijon / photos : Gilles Abbeg