La Passion imagée de Castellucci bouscule Hambourg

28 avril 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Romeo Castellucci et Kent Nagano proposent une inspirante et inspirée Passion selon saint Matthieu de Bach produite par l’Opéra de Hambourg. La pièce s’offre comme une bouleversante méditation plastique et performative sur l’inexorable vanité de l’existence humaine. 

Sous la voûte du bâtiment central des Deichtorhallen, espace dédié aux arts devenu, pour l’occasion, immense cathédrale de fer et de voiles, les nombreux solistes, musiciens, figurants et serviteurs de plateau ont revêtu des tenues d’une blancheur immaculée évoquant l’angélisme d’un paradis céleste autant que la froideur d’un univers hospitalier. La scène se présente justement comme un lieu d’oscultation des corps et des âmes, l’homme y étant crûment exposé sous une lumière clinique et zénithale à la fois et mis à nu dans toute sa vulnérabilité.

A l’instar du Christ peint par Messine, témoin muet et imposant d’une humanité démunie dans Sur le concept du visage du fils de Dieu, la religion n’est jamais trop éloignée du théâtre de Castellucci. Alors que l’artiste italien s’attaque pour la première fois à une œuvre véritablement sacrée, il n’a étonnamment pas recours à l’imagerie chrétienne mais propose, en lieu et place d’une illustration littérale faite de bondieuseries conventionnelles et désuètes, des équivalences contemporaines chocs aux éléments les plus emblématiques revisités dans un esprit matérialiste mais non dépourvu de spiritualité. Un agneau pascal se vide de son sang sur un calice sacré, la couronne d’épines est taillée dans du fil barbelé, un linge médical taché figure le linceul, la sainte croix est formée de tubes médicaux irrigués d’un produit chimique rouge veineux. Jésus prend le visage d’une foule d’individus ordinaires et pluriels. Hommes et femmes, jeunes ou vieux, blancs ou noirs, tous en jeans, se suspendent chacun leur tour à une barre fixe pour mimer la crucifixion.

Souvent controversé, Castellucci ne met pas en scène la Passion mais en livre plutôt une évocation, radicale, distanciée, réflexive, parfois aride, énigmatique. Il explore la capacité de l’homme à construire et détruire, à croire en le progrès de la science comme moyen à la fois grisant et effrayant d’appréhender sa finitude et dépasser sa condition.

Dans un rapport à la fois étale et cyclique au temps et à travers une succession de tableaux vivants, défilent la carcasse d’un bus touristique accidenté, la souche d’un arbre géant dénudé de ses branches et feuilles, un monolithe fendu en deux, une femme priante sanglée dans un sarcophage, deux lutteurs sur tatami, des techniciens de surface, enfin, un homme d’âge mûr à la barbe fournie, privé de ses jambes suite à un accident de travail, chemine lentement et sans prothèse sur ses moignons, aidé de son bâton de pèlerin. Cette Passion, qui travaille, éprouve, l’humain et son rapport aux éléments, se clôt sur les traits grimaçants d’un masque Munchéen criant toute l’angoisse, la douleur et la désolation humaines.

Kent Nagano à la tête de l’orchestre philharmonique de la Staatsoper Hamburg, offre une interprétation plane et chaleureuse de l’oeuvre de Bach, profondément habitée d’une radieuse sérénité et d’un caractère méditatif prononcé. Les chœurs subtils et cristallins vont dans le même sens. Ian Bostridge possède la couleur et la projection idéales pour interpréter son rôle d’évangéliste et use d’un fort sens de l’expression dramatique pour compenser certaines difficultés dans l’aigu souvent tendu voire crié. Des solistes, convaincants dans l’ensemble, se distingue également le Jésus juvénile de Philippe Sly, à la belle voix sombre de basse plus suave que caverneuse.

Comme lors d’une combustion chimique (qu’affectionne particulièrement Castellucci), toutes les forces en présence portent avec talent et conviction cette version très originale de la Passion qui stimule, bouscule autant l’intellect que la sensibilité du spectateur.

Les 21, 23 et 24 avril 2016. Staatsoper Hamburg. © Bernd Uhlig.


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