Mithridate au TCE : la faiblesse l’emporte sur la vertu…

15 février 2016 Par Elodie Martinez | 3 commentaires

Jeudi 11 février dernier se tenait la Première de Mithridate au Théâtre des Champs-Elysées, l’un des opéras très attendus de cette saison, réunissant un plateau qui faisait naître les plus grands espoirs : Patricia Petibon, Sabine Devieilhe, Michael Spyres ou encore Cyrille Dubois, accompagnés par Le Concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm. Rajoutez à ceci une mise en scène par Clément Hervieu-Léger de la Comédie Française. Sur le papier, cela allait être une soirée mémorable dont on ne cesserait de parler. Dans la réalité, la déception est malheureusement le souvenir le plus marquant de cette production…

L’idée de départ dans la mise en scène aurait pourtant peut-être pu être intéressante : une mise en abîme dans un théâtre délabré avec les acteurs qui deviennent les personnages qu’ils jouent sous nos yeux. Dans l’absolu, pourquoi pas? Seulement voilà, cela ne fonctionne absolument pas. Entre la reprise de Capriccio à Garnier et celle de l’Affaire Makropoulos à Strasbourg, cette idée de mise en abîme théâtrale n’est que du déjà-vu et est bien loin de la finesse de Robert Carsen. Non seulement le décor imposant et sombre est celui d’un théâtre avec sa scène, mais Clément Hervieu-Léger rajoute une seconde scène sur tréteaux, plus rustre, et sur laquelle jouent les acteurs. Au cas où le public ne comprennent pas l’idée, peut-être…

Gros sabots donc, suivi d’un grand « rien ». Si beaucoup argumentent que le livret n’offre naturellement pas d’action, rappelons que nous avons ici un fils (Xipharès) qui aime sa futur belle-mère (Aspasie), un autre qui s’allie à Rome pour faire un coup d’Etat et trahir son père (Pharnace), ce-dernier qui fait annoncer sa mort avant de revenir dans le but de dévoiler les trahisons de ses fils, une attaque armée suivi d’un revirement militaire, une princesse (Ismène) qui n’est plus aimée de celui qu’elle aime (à savoir Pharnace), le pardon final de Mithridate sur son lit de mort… Bref, il se passe des choses! Ici, tout est statique et la mise en scène paraît engluer les artistes qui ne parviennent pas à s’en « dépetrer ». Habillés de vêtements sales, pauvres, par-dessus lesquels certains endossent un manteau ou une veste, ou bien changent parfois de haut ou encore de robe pour les femmes, ces majestés n’ont absolument rien de royal et l’on ne comprend pas ce jeu de vêtements. Est-ce pour symboliser l’endossement de leur rôle? Peut-être… mais comme pour le reste, cela ne fonctionne pas dans la maladresse générale.

Ajoutons à cela l’apparition de personnages nous perdent dans l’histoire, notamment une vieille femme et deux enfants qui se promènent sans avoir de véritable rôle, polluant davantage les scènes qu’autre chose. Comme on aurait aimé que le duo si intime entre Xipharès et Aspasie lorsque cette dernière se déclare reste intime plutôt que de voir ce trio se promener sur scène durant ce passage. Mais ce n’est qu’un exemple.

Autre parasite présent ici, celui des bruits de la scène : entre sauts, bonds, ou encore jets de chaise, on se demande si le metteur en scène a pris en compte le fait que la musique joue aussi un rôle à l’opéra.

Parlons donc musique et baissons notre regard dans la fosse où Emmanuelle Haïm dirige énergiquement son Concert d’Astrée. Malheureusement, sachant à quel point cet ensemble peut être excellent, on regrette qu’il n’y ait pas encore davantage de nuances ici. On aurait aimé être plus marqué par la musique en sortant de la salle, même si l’on est tout de même bien loin de la catastrophe et qu’un bel équilibre scène et fosse s’opère.

Remontons donc sur les planches pour écouter ce plateau vocale phénoménal. Soulagement de la soirée : les voix sont bel et bien là, enchaînant les arias d’une grande difficulté avec beauté, légèreté s’il le faut, acrobaties vocales,… Dans ce dernier domaine, Sabine Devieilhe (Ismène) confirme sa maîtrise technique et sa virtuosité sans faille, mais Jaël Azzaretti (Arbate) n’est pas en reste, notamment dans son premier air, « L’odio nel cor frenate ». On regrette que le rôle de Marcius, ici Cyrille Dubois, n’ait pas davantage d’air car la réussite est là, laissant entendre un timbre très agréable. Le Pharnace de Christophe Dumaux n’a pas non plus à pâlir, particulièrement grâce à la couleur dont il use. Certes, les plus graves ne sont pas des plus audibles, mais quelles graves le sont parfaitement derrière tout un orchestre?

Belle surprise de la soirée, Myrto Papatanasiu dans le rôle de Xipharès. Il est vrai que l’on pourrait être sceptique à l’idée d’entendre une soprano dans ce rôle de jeune amant, mais l’exercice est très bien accompli malgré un timbre de voix forcément parfois proche de celui de Patricia Petibon, sublime Aspasie dans une sobriété scénique qui l’élève finalement. Côté voix, c’est ici un véritable régale et une grande réussite technique, comme dans l’aria « Nel grave tormento » de la scène 8, acte II.

Enfin, Michael Spyres offre un Mithridate tout à fait crédible au timbre et à la technique idéales pour ce rôle malgré des aiguës qui peuvent parfois agripper les oreilles, mais cela vient surtout de la nature des notes (ou plutôt de la note si difficile pour les ténors). Quant à ses trilles, elles sont tout simplement parfaites.

En conclusion donc, une virtuosité vocale superbe ici où l’on oublie la difficulté de la partition à l’écoute des ses interprètes qui auraient finalement pu transmettre tellement plus d’émotions dans une version de concert. Si Arte Concert, Mezzo Live et le site du TCE diffusent en direct la représentation du 20 février, nous signalons que le directe sera également transmis ce soir-là sur France Musique. A choisir, nous vous conseillons cette dernière option car, pour reprendre les mots d’Aspasie, « Forse maggiore di lei [le debolezza mia] non è la mia virtu », ou, pour traduire l’idée générale ici : « la faiblesse l’emporte sur la vertu »…

Rendez-vous également à Dijon pour 3 représentations les 26 et 28 février ainsi que le 1er mars.

©Vincent Pontet


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COMMENTAIRES:

  1. Veller Thierry

    Bonjour,

    j’étais au TCE hier soir et je vous trouve extrêmement sévère pour cette production.
    Une mise en scène par Clément Hervieu-Leger de la Comédie Française rend compréhensible et crédible le parti pris « théâtral » autour du petit livret mauve de Racine »Grand classiques » de Mithridate découvert dans une malle par les enfants de ces acteurs du théâtre abandonné qui commencent à raconter l’histoire…Beau décor d’ailleurs.
    l’incarnation des personnages comme un jeu au début devient réalité jusqu’à la dernière réplique soufflée par le jeune figurant à Mithridate.
    Appelez cela si vous voulez « Mise en abime »…mais reconnaissez que cela a un sens même si au tout début il faut s’accrocher un peu pour comprendre l’intention.

    Les Voix sont exceptionnelles et la Direction d’artiste est remarquable ce qui pèche souvent à l’opéra. Ici ce n’est pas le cas!
    Hier Christophe Dumaux a eu un sévère trou de mémoire rattrapé par deux fois depuis la fosse et il s’en est tiré par une belle frayeur.
    La distribution est un vrai régal dans cette partition acrobatique et subtile, pleine de fureur et de passion.
    Mozart si jeune quel génie et quelle inventivité!
    Le « Concert » délivre un son plein de reliefs et si envoutant sous les beaux bras d’Emmanuelle.
    Quel émotion pendant le duo cor voix…
    Et contrairement à vous je trouve que le « miroir » des acteurs-figurants qui sont tous pleins de discrétion, de pudeur et de justesse donne encore plus de relief à cette mise en scène.
    Allez! c’est une réussite dont la faiblesse que vous soulignez si elle existe ne me parait que très accessoire par rapport a la beauté du spectacle qui a d’ailleurs ravi l’ensemble du TCE hier soir sans bouder son plaisir…
    Bien à vous,

    Thierry Veller

    1. Elodie Martinez

      Bonjour,

      Je suis sincèrement heureuse pour vous ainsi que pour les artistes si vous n’avez pas pâti de cette mise en scène. Malheureusement, sur les deux rédactrices s’étant rendues à deux représentations différentes, les avis et les ressentis sont les mêmes. Ils étaient d’ailleurs déjà partagés le soir de la Première avec bon nombre d’autres personnes dans la salle, et le pauvre Clément Hervieu-Léger a été hué lors de son entrée sur scène pour les saluts. Notez que j’ai souligné que l’idée de départ n’était pas mauvaise dans ce passage entre jeu et réalité, mais contrairement à vous, l’idée seule sans une réalisation convaincante (car cette dernière n’a pas convaincu bon nombre de spectateurs) ne suffit pas à la réussite globale. Tant mieux si, vous, elle vous a su vous toucher. Je n’ai pas parlé de la direction des artistes sur scène car je ne voulais pas non plus accabler davantage la mise en scène sur laquelle je m’étais déjà bien attardée (même si j’ai souligné que Patricia Petibon était absolument remarquable dans ce rôle, je crois qu’elle le dois à son interprétation du personnage davantage qu’à la direction, mais je vous l’accorde : cela ne reste qu’une supposition personnelle). Quant au décor, il est certes très beau, mais… cela ne suffit pas ici.
      Quant à l’excellence des voix et la réussite de l’orchestre, j’en ai parlé et je vous rejoins globalement sur ce point.
      Nos avis divergent donc totalement sur la « beauté » visuelle dont vous parlez, mais c’est après tout aussi cela le spectacle vivant!
      Merci pour votre commentaire,
      Bien à vous,
      Elodie Martinez

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