Medea à Nice : infelice Medea…

18 mai 2016 Par Elodie Martinez | 0 commentaires

Du 13 au 22 mai, l’Opéra de Nice propose à son public une nouvelle production, celle de la Medea de Cherubini dans une version italienne, mais pas celle de 1909 : il s’agit d’une sorte de restauration de celle préparée pour Vienne en 1809. Le metteur en scène Guy Montavon souhaite apparemment proposer une interprétation très personnelle du personnage, ce qui est fort louable. On s’interroge cependant sur un point : parle-t-on de la même Médée que Cherubini?

Note de la rédaction :

Si l’on rappelle toujours l’inspiration antique de l’oeuvre puisée dans la tragédie d’Euripide, la pièce de Corneille n’est pas à exclure non plus des racines de l’opéra de Cheribini, bien au contraire. Ainsi, l’essence-même du personnage est, dans toutes les oeuvres, son amour pour Jason. Là est l’origine de toutes les horreurs du mythe, y compris celles antérieures à ce que nous voyons sur scène (le démembrement de son frère ou l’assassinat de Pélias). Cela ne semble cependant pas être l’avis de Guy Montavon qui nous offre une Médée sans grande passion, uniquement dédiée à la machination et à la vengeance. Qu’en est-il des peines de l’héroïne, de sa détresse, de sa fragilité et bien sûr de sa légendaire fureur? Si elles sont présentes par le livret, elles ne sautent pas aux yeux dans ce building de traders aseptisé et sans murs.

La grande particularité de cette version niçoise est sans doute le travail effectué sur le livret et la partition. En effet, nous n’assistons pas à la version italienne que nous connaissons, ressuscitée par Maria Callas, à savoir la version donnée à la Scala en 1909. Pour George Petrou (le chef d’orchestre), « les récitatifs de Lachner étaient tout aussi datés qu’étrangers au style de Cherubini. De surcroît, nous avons eu le sentiment qu’au lieu de faire avancer l’action, ils ont tendance à ralentir le développement dramatique et à créer une impression de « lourdeur » en contradiction avec l’approche classique de l’oeuvre originale ». Point de lourdeur donc, c’est un fait, mais une impression de « décousu », de rapidité excessive et un carcatère quelque peu abrupte lors de certains passages à la musique. Avouons que l’on ne s’ennuie pas et que la soirée passe vite! En décidant de mettre les récitatifs de Lachner en forme parlée et en prose (les textes de la version de 1809 que l’on a tentée de restaurer ici ayant été perdus), on perd finalement dans l’intensité dramatique et l’on a l’impression d’une lecture en mode rapide de l’oeuvre. L’idée de départ était louable, mais le rendu n’est pas vraiment là… Toutefois, la direction dynamique du chef fait honneur à la musique conservée de Cherubini. L’ouverture, débutant rideau baissé, faisait déjà naître une atmosphère particulière, dramatique et belle ; toutefois, lorsque le rideau se lève et offre la scène aux yeux du public, la vision de cette dernière interrompt net la grandeur naissante de la musique.

Ce n’est pas là le seul « flop ». Pour citer un autre exemple, on entend des rires dans la salle lorsque Giasone arrive furieux avec une hache face à Médée durant leur duo de l’acte I. La présence de marques de magasins ou de soda sur scène donne pour sa part l’impression d’un opéra sponsorisé, d’autant plus que les noms sont tournés pour être lisibles depuis la salle. On se demande si l’on n’a pas davantage réfléchi à la présentation de ces produits qu’à la direction des interprètes : l’arrivée de Neris pour annoncer que Medea poursuit les enfants « pour leur percer le coeur » semble décalée, la jeune femme marchant sans se presser et sans grand émoi. Peut-être était-ce cependant voulu afin de faire de ce personnage une autre femme manipulatrice.

Toutefois, si de nombreux points sont problématiques et nous ont déplu, il faut relever certaines idées audacieuses et/ou intelligentes. Le jeu des personnages sur la chaise du directeur (ou PDG? ou DRH?) symbolisant qui prend le pouvoir en fonction des différents moments de l’opéra est une très bonne idée ici. Ce qui retient forcément l’attention est bien sûr la lecture homosexuelle de l’air de Néris qui se clôt par un baiser échangé avec Medea. Saluons ce tour de force : ce n’est pas tous les jours que deux femmes (dans les rôles de deux femmes) s’embrassent sur la scène d’un opéra! Si aujourd’hui la dévotion absolue de la suivante peut finalement être interprétée ainsi, la réaction de la colchidienne interroge cependant : elle ne refuse pas ce baiser, bien au contraire. Là se trouve la limite problématique de cette idée, car son amour et sa passion pour Giasone sont à la base de toute la tragédie. Cela reste donc un point intéressant sur lequel discuter et s’interroger.

Enfin, Guy Montavon va plus loin que Hugo de Ana en 2008 : ce dernier avait laissé planer la menace d’une Medea qui pourrait se mêler au public et apporter ainsi la tragédie dans la salle et non uniquement sur scène. Ici, la magicienne chante ses derniers mots depuis le parterre, et c’est également de cet endroit qu’elle déclenche l’incendie sur scène par un geste du bras avant de repartir. Petite remarque technique : la très forte présence de fumée qui finit par totalement cacher la scène, rappelant les parodies de l’oeuvre lors de sa version de 1797 où on se moque de la fumée suffocante lors du final.

Côté voix, Bernard Imbert fait un remarquable Creonte à la voix de basse parfaitement audible, Hélène Le Corre donne à Glauce un beau timbre dramatique et une profondeur appréciable pour ce personnage, tandis que Gabriele Mangione interprète un Giasone assez attendu mais on apprécierait davantage de présence et de charisme pour ce héro. Daniela Pini est pour sa part une très belle Neris qui réussit fort bien l’air tant attendu « Solo un pianto » tout en maintenant ensuite une certaine ambiguïté dans son jeu en adéquation avec le baiser échangé.

Enfin, Nicola Beller Carbone est une Medea qui parvient vocalement à réussir l’exercice fort difficile de la partition : les notes aigus sont là, les graves sont d’une grande beauté et d’une belle profondeur. Dommage cependant qu’elle ne parvienne pas à incarner davantage cette héroïne. Comme nous le disions lors de la production genevoise de l’an passé, « Medea est un rôle que l’on ne peut pas jouer : il faut l’incarner, accepter de se perdre pour trouver le personnage ». Ici, Nicola Beller Carbone ne parvient pas à se perdre totalement et semble rester prisonnière du jeu, même si elle s’en libère beaucoup plus dans la deuxième partie. On ne voit pas la rage de Medea, ni sa fureur abyssale, ni son indescriptible peine. Il faut dire que dans cette version un peu à la Meryl Streep (nous avons tout de suite pensé au Diable s’habille en Prada lors de son entrée sur scène), il ne doit pas être aisé de se libérer du jeu de la mise en scène… Bref : Medea is not so Nice…

© istock pour l’affiche et Dominique Jaussein pour les photos du spectacle.


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