Lear, un roi nu et déchu à l’Opéra de Paris

2 juin 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

A l’Opéra Garnier, la mise en scène de Calixto Bieito et la direction d’orchestre de Fabio Luisi restituent toute la puissance dévastatrice du Lear d’Aribert Reimann.

Enfin voici les débuts de Calixto Bieito à l’Opéra de Paris ! Le metteur en scène catalan sévit sur les plus grandes scènes lyriques internationales où il développe une esthétique trash et radicale. Sa réputation de skandalregisseur aurait-elle effrayé jusqu’ici le « bon goût » parisien ? Sa sulfureuse Carmen présentée la saison prochaine à la Bastille devrait faire des remous… Dans une veine plus essentialiste, Bieito use pour Lear d’un geste presque sobre et stylisé, rigoureusement concentré sur les enjeux du drame, mais sans rien perdre de ce qui fait la force incroyable de son théâtre. Il hypertrophie la corporéité et la violence inhérentes à l’œuvre de Shakespeare et à son adaptation opératique dont il propose une lecture âpre, noire, charnelle, sans concession.

Dans le cadre rigide de hautes cloisons en lattes de bois sombres et défraîchies qui s’inclinent et se délitent pour laisser pénétrer une lumière blanche jusque-là obstruée, la laideur devient beauté. Souvent dénudés et clochardisés, en costumes déchirés, jean crasseux, k-way fluo ou simple slip (mention à l’excellent Andrew Watts, contre-ténor à la voix angélique sortant d’un corps boueux), les personnages errent au milieu des sacs à ordures et des troncs d’arbres morts dans lesquels se confond la silhouette émaciée et stoïque d’un vieillard nu comme un ver rappelant les statues de Giacometti.

La distribution, de très haut niveau, répond parfaitement à l’exigence d’une écriture musicale et vocale ardue. Elle se surpasse en engagement et expressivité dramatiques. Bourgeoises hystériques, furies enragées, chiennes rampantes et affamées, les deux mauvaises filles du roi sont crânement interprétées par Ricarda Merbeth (Goneril) et Erika Sunnegardh (Regan) saisissantes de hargne et d’aplomb. La Cordelia d’Annette Dasch s’offre comme leur exact contrepoint en douce et lumineuse victime de l’erreur fatale d’un père qui, au moment de partager son royaume, honore les sœurs traîtresses et houspille sa progéniture la plus sincère. Le charismatique Bo Skovhus est le grand détenteur actuel du rôle-titre commandé et créé par Dietrich Fischer-Dieskau à la fin des années 1970. Il impressionne en faisant sien le personnage et épouse, avec une puissance tant vocale que scénique, sa folie hallucinée et sa vulnérabilité extrême. La mise en scène insiste sur sa déchéance et sa désolation en le présentant désorienté dans la foule bousculante et empressée, puis seul sur le déclin et presque nu, enfin recueilli dans les bras en piéta de sa dernière fille.

Sous la direction nette du chef italien Fabio Luisi, l’orchestre explore impeccablement l’ampleur et la densité de la partition cataclysmique de Reimann dont il fait entendre avec une tension permanente le cri et le murmure, les vociférations dissonantes, les couleurs métalliques des timbres, les reliefs nerveux et les ruptures sèches, les éclats cinglants des cuivres et des percussions comme les bruissements grondeurs des cordes.

Entré au répertoire de l’Opéra de Paris en 1982, quatre ans après sa création munichoise, le Lear de Reimann retrouve aujourd’hui la scène du palais Garnier et figure comme la pièce maîtresse de sa saison.

Photo © Elisa Haberer / OnP


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