« La Trilogie des éléments – Ajax l’air » rend son dernier souffle à l’Athénée !

19 mai 2017 Par
Magali Sautreuil
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Du 3 au 20 mai 2017, l’Athénée rend hommage au poète grec engagé Yannis Ritsos (1909-1990), avec sa « Trilogie des éléments ». Ce n’est pas un, mais trois spectacles qui sont présentés au public. Seule en scène, la chanteuse lyrique et comédienne Marianne Pousseur incarne tour à tour Ismène, l’eau, Phèdre, le feu et enfin, Ajax, l’air. Dans ce dernier épisode, elle interprète le rôle d’un homme, mais au fond, est-ce si important que cela ?

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L’indomptable Ajax, le plus vaillant et le plus puissant des guerriers grecs, a traversé l’Iliade sans encombres. Lui, l’invincible roi de Salamine n’a jamais connu d’échec. Mais il n’est de blessure plus mortelle que celle d’amour propre.

Suite à la mort du héros Achille, Ulysse et lui se disputent l’honneur de recevoir ses armes, celles-ci ne pouvant être données qu’à un homme aussi vaillant et brave que lui. Afin de départager les deux hommes de manière impartiale, le choix est confié à l’ennemi. Considérant que le rusé Ulysse a causé davantage de pertes à leur camp que le géant Ajax, il le déclare vainqueur. Pour la première fois de sa vie, le souverain de Salamine vient de subir un échec cuisant. Fou de rage, il déverse sa colère sur un troupeau de moutons, croyant massacré des soldats grecs.

Le voici à présent la risée de ses ennemis, écroulé sur le sol, seul, mis au ban de la société, accablé d’éloges, étouffé par tous les malheurs du monde. Rien ne lui a été épargné, rien ne lui a été pardonné. Sa colère apaisée, mais l’esprit troublé, Ajax a perdu de sa superbe : il n’est plus qu’une ombre errante. Reclus, plongé dans le noir, il se tient debout, face à un miroir dépoli, brisé par endroit. Ce dernier lui renvoie une image diffuse de lui-même. Ajax, ne sachant plus vraiment qui il est, ne peut avoir une vision claire de lui-même. Tout son monde vient de s’écrouler.

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© Marco Sallese

Privé de ses repères, il va partir en quête de son identité profonde. Commence alors un dialogue intérieur avec lui-même. Il tente de formuler sa pensée, de mettre des mots sur ses émotions, mais n’y parvient pas. Les mots peinent à sortir de sa bouche, s’entrechoquent et lui reviennent en écho. Ses paroles, amplifiées, saccadées, prennent par instant des accents tribaux, comme s’il entrait en transe. Comme un enfant, il doit réapprendre à parler.

Comme un enfant blotti dans l’obscurité du ventre maternel, il perçoit certains bruits. Dans le lointain, portés par le vent, résonnent d’anciens chants populaires grecs. Semblables à des incantations, ces derniers confèrent au récit d’Ajax un caractère intemporel.

La vie de ce roi légendaire a d’ailleurs une dimension contemporaine. C’est pourquoi, au début du spectacle, nous sont remémorées les grandes dates de l’Histoire de la Grèce, d’Ajax à Yannis Ritsos, poète grec et auteur de ce texte. Dans ce dernier, il est en effet question non pas d’Ajax, mais du genre humain. Dans sa « Sonate au clair de lune », Yannis Ritsos résume bien la vie d’un homme : « Profonde, profonde, la chute, profonde, profonde, l’ascension ». Fils de grands propriétaires terriens grecs ruinés, cet écrivain a connu la maladie, la misère, la guerre, l’emprisonnement, les persécutions et enfin la gloire. Ajax, quant à lui, a d’abord été adulé par son peuple, puis rejeté par tous.

Se retrouvant seul avec lui-même, Ajax doit affronter son plus grand ennemi : lui-même. Peu à peu, il finit par prendre conscience qu’il n’est rien, par comprendre qu’il n’est qu’un grain de sable dans l’univers, par accepter qu’il n’est qu’un homme faible. Serein, il semble désormais détaché de tout. La vacuité de la guerre lui apparaît alors comme une évidence et rejoint le discours antimilitariste de Yannis Ritsos. Il regrette d’avoir perdu son temps et gaspillé sa force à combattre des fantômes. Peut-être étaient-ce ses propres fantômes qu’il combattait avec temps d’acharnement ?

La vie semble le quitter petit à petit. La lumière blanche du dehors, filtrée par les persiennes, laisse entrevoir un Ajax malade, au teint blafard, perdu dans les méandres de son inconscient.

Le travail d’introspection qu’il entreprend est servi par une mise en scène épurée, jouant sur les reflets diffus des miroirs, l’ombre et la lumière.

Au centre, les peaux des bêtes qu’Ajax a massacrées forment un matelas épais, un matelas constitué de cadavres en décomposition. N’ayant plus sa place en ce monde, il ne désire plus qu’une chose : les rejoindre dans la mort, « se cacher sous le bouclier tombé, rouillé, pour ne plus faire qu’un avec la terre ».

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© Marco Sallese

Las, Ajax laisse enfin tomber son armure et abandonne sa virilité. Lui qui n’est plus rien rêve de disparaître à jamais. Il cède donc la place à Marianne Pousseur pour expirer son dernier souffle.

Informations techniques et pratiques :

Titre : « Ajax, l’air », dans « La trilogie des éléments »

Genre : Théâtre contemporain, poétique et lyrique

Conception : Enrico Bagnoli et Marianne Pousseur

Mise en scène, espace et lumières : Enrico Bagnoli

Costumes : Christine Piqueray

Musique : Marianne Pousseur

Son et décor sonore : Diederik de Cock

Distribution : Marianne Pousseur dans le rôle d’Ajax

Lieu : L’Athénée -Théâtre Louis-Jouvet

Dates et horaires : Du 17 au 20 mai 2017

Durée : 1h05 sans entracte