La Traviata, femme dépravée ou au grand coeur à voir à l’opéra Bastille jusqu’au 29 juin 2016 !

7 juin 2016 Par Magali Sautreuil | 0 commentaires

La Traviata prend ses quartiers du 20 mai au 29 juin 2016 à l’opéra Bastille à Paris. Spectacle en trois actes de Giuseppe Verdi chanté en italien, surtitré en français et en anglais, il nous offre 3h05 de spectacle entrecoupés de deux entractes. Malgré un cadre scénique quelque peu figé, les chants et l’orchestre sauront vous ravir.

Réalisé à la demande de l’opéra de la Fenice de Venise pour la saison de carnaval de 1853 sur un livret de Francesco Maria Piave (1810-1876), la Traviata s’inspire de la Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas fils, que Verdi (1813-1901) avait somme toute lue et vue au théâtre lors de son séjour parisien en 1852.

Rompant avec sa veine historique, Verdi nous livre ici un sujet intimiste, critique de la société moralisatrice et bourgeoise du XIXème siècle. L’étude de mœurs contemporaines ainsi privée de sa distance historique est alors considérée comme une provocation appelant sans équivoque à la censure. Il en est de même dans toutes les sphères de la création. Par exemple, l’Olympia d’Édouard Manet peinte en 1863 ne choque pas parce qu’il s’agit d’un nu, mais parce que le tableau représente Victorine, une prostituée. À la demande de la Fenice, l’intrigue de l’opéra de Verdi est donc déplacée au XVIIème siècle, au temps du cardinal de Richelieu, afin d’éviter la censure. Dans la même optique, il est rebaptisé la Traviata, ce qui signifie « la dévoyée » et désigne donc une personne pervertie, sans morale.

En effet, cet opéra nous dépeint la gloire et la déchéance d’une courtisane au grand cœur : Violetta Valéry, équivalent lyrique de la Marguerite Gautier de Dumas, elle-même inspirée de la courtisane Marie Duplessis dont Dumas était épris. Sans être autobiographique, la Traviata fait écho également à la vie de Verdi qui vivait en concubinage. L’histoire relate la relation amoureuse d’Alfred Germont, jeune homme issu d’une bonne famille de notables provençaux, et de Violetta Valéry, une courtisane parisienne en vue. D’une rencontre fortuite lors d’une soirée mondaine parisienne, naît un véritable amour qui pousse Violetta a abandonné son métier, qui est sa seule source de revenus. Leur idylle n’a qu’un temps puisque le père d’Alfred met un terme à leur relation. En effet, afin de préserver la réputation de son fils et de sa famille, il en appelle à la raison de Violetta, surtout que leur amour empêche le mariage de sa fille. La mort dans l’âme, Violetta accepte et, déjà atteinte pat la tuberculose, voit son état s’aggraver. Alors qu’elle arrive au bout de ses forces, Alfred finit par apprendre la vérité de la bouche de son père, qui éprouve quelques remords. Regrettant de l’avoir humiliée publiquement, Alfred se précipite alors au chevet de sa bien-aimée qui meurt dans ses bras, dans son appartement parisien surveillé par des financiers-vautours.

La Traviata est donc avant tout le portrait émouvant et tragique d’une femme en proie à la solitude et l’arbitraire. Elle est abandonnée par tous : ses amis mondains, ses soutiens financiers et son amour. Ce n’est que dans la mort qu’elle trouvera l’expiation de ses péchés pour sa vie soi-disant dépravée. La morale étant sauve, Alfred peut l’aimer. Le spectateur pourra néanmoins s’interroger sur la condition de la femme au XIXème siècle ! Nous l’aurons ainsi compris la Traviata est bien plus qu’un simple opéra et relève également du théâtre. La distribution est au cœur de sa réussite. D’ailleurs, lors de sa première représentation, celle-ci était jugée défaillante par Verdi lui-même et connu, selon Pascale Saint-André, « un des fours les plus noirs de l’histoire de l’opéra ». Mais une fois entrée dans le XXème siècle, elle  devient l’une des œuvres les plus jouées dans les opéras de par le monde.

Pour sa Traviata, Verdi cherchait une « donna di prima forza ». Une des meilleures interprétations est celle de Maria Callas (1923-1977). Violetta est un rôle qui nécessite une maîtrise absolue à la fois théâtrale et vocale. Idéalement, elle allie trois voix. Dans le premier acte, elle abhorre un soprano colature aigu et agile, qui traduit sa nature volage de courtisane. Au second acte, son timbre devient lyrique et pathétique, face au sacrifice qu’elle doit consentir devant le père de son amant. Au troisième acte, la voix de la cantatrice devient plus grave, plus dramatique. Elle révèle le dénuement et la sobriété de la situation, ainsi que la longue agonie de Violette due à la tuberculose. Toute la gamme des sentiments humains est passée en revue (amour, haine, joie, agonie…). Celle-ci est parfaitement passée en revue par la soprano bulgare Sonya Yoncheva et ce, malgré l’annulation de ses quatre premières sur sept pour raisons personnelles. Au premier acte, Yoncheva incarne une Violetta pleine de vie, sûre d’elle-même, au timbre puissant et aux coloratures parfaites. Au deuxième acte, elle est à même de rendre vocalement les évolutions du personnage, avec une voix oscillant entre légèreté et véhémence, notamment lors de son interprétation ardente « d’Amami Alfredo ». Sans tomber dans le mélodrame, Yoncheva parvient à nous donner l’image d’une femme blessée, mais forte, qui ne laisse presque rien transparaître des coups qui la meurtrissent. Au troisième acte, elle nous délivre une Violetta, simple et humaine,  qui meurt dans le plus grand dénuement. Son aria « Addio del passato » (« L’adieu au passé ») est des plus émouvants. La cantatrice semble mettre dans sa voix les dernières forces qui rattachent Violetta à la vie. Ainsi, la Violetta de Yoncheva est donc conforme au désir de Verdi : une très bonne chanteuse, doublée d’une actrice de talent.

La cantatrice avait déjà interprété ce rôle à Berlin en compagnie de Simone Piazzola, alias Germont père. De ce fait, le duo est plutôt bien rodé et complice et leur confrontation traduit un moment d’une infinie cruauté car Simone interprète un Germont plein de cynisme, qui parvient toutefois à nous faire croire à son repentir. Quant à son fils, Alfredo, il est incarné par Bryan Hymel, dont les accents conquérants nous laisse mal imaginer qu’il s’agit d’un jeune homme timide de bonne famille. Habitué aux rôles qui nécessitent éclat et ton guerrier (Guillaume Tell, les Troyens…), il éprouve quelques difficultés à montrer de la tendresse. Néanmoins, le chanteur se révèle dans les moments de tension, notamment lorsqu’il s’emporte contre Violetta chez Flora dans le second acte.

Mais la réussite de cet opéra réside aussi dans la maestria de Michèle Mariotti, le chef d’orchestre. Soucieux de la partition, il respecte scrupuleusement. Mais, loin d’être ennuyeuse ou trop linéaire, sa direction alerte aux contrastes vifs est au service de l’œuvre. Sa grande capacité d’écoute lui permet de soutenir efficacement les chanteurs et témoigne d’une grande délicatesse. À l’instar de la Violetta de Yoncheva, il est à même de nous traduire toute la gamme des sentiments humains présents dans l’oeuvre de Verdi.

Cependant, les choeurs et la mise en scène de Benoît Jacquot sont un peu trop statiques. La direction des acteurs se révèle assez minimaliste et la scénographie épurée. Celle-ci repose sur des éléments de décor symbolique qui se détachent sur un fond uniformément noir. Certes, ceux-ci sont plutôt somptueux et présentent quelques scènes admirables, en particulier lors du second acte, sous l’arbre centenaire qui jouxte la maison de campagne. Ce type de plan est parfait pour le cinéma, un peu moins pour le spectacle vivant car précisément, il manque de vie. Mais peut-être est-ce là un parti pris pour mettre en valeur la théâtralité et la musicalité de l’oeuvre de Verdi. Le décor ne serait ainsi là que pour suggérer une atmosphère et souligner le caractère des protagonistes. Si tel est le cas, c’est réussi ! La richesse musicale et théâtrale de cet opus sauront en effet vous transporter, malgré le côté statique et épuré du décor.

Distribution  : Musique de 1853 : Giuseppe Verdi, Livret de 1853 : Francesco Maria Piave, Direction musicale : Michele Mariotti, Chef des Chœurs : José Luis Basso, Chorégraphie : Philippe Giraudeau, Mise en scène : Benoît Jacquot, Décors : Sylvain Chauvelot, Costumes : Christian Gasc, Lumières : André Diot. Chanteurs :Violetta Valery, prima donna, soprano : Sonya Yoncheva (du 1er juin au 7 juin) ; Maria Agresta (les 20, 23 et 26 mai, puis du 11 au 29 juin) ; Irina Lungu (29 mai), Flora Bervoix, une amie de Violetta, comprimaria, mezzo-soprano : Antoinette Dennefeld, Annina, camériste de Violetta, seconda donna, soprano : Cornelia Oncioiu, Alfredo Germont, l’amant de Violetta, premier ténor : Bryan Hymel (20 mai, puis 1, 4, 7, 11, 14, 17 et 29 juin) ; Francesco Demuro (20 et 26 juin), Giorgio Germont, le père d’Alfred, premier bariton : Željko Lucic (20, 23, 26, 29 mai, 7, 11 juin) ; Simone Piazzola (1, 4, 14, 26, 29 juin) et Plácido Domingo (17, 20 juin).


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