La Lady Macbeth de Mzensk à l’Opéra de Lyon : une tuerie !

26 janvier 2016 Par Elodie Martinez | 0 commentaires

Du 23 janvier au 6 février, l’Opéra de Lyon donne pour la première fois la Lady Macbeth de Mzensk, opéra en 4 actes de Dmitri Chostakovitch créé en 1934. Pour cela, la maison lyonnaise a fait appel à un autre Dmitri : Dmitri Tcherniakov, dont les mises en scène font souvent parler et ne sont pas réputées pour être les plus fidèles aux oeuvres (son Dialogues des carmélites capté en 2010 l’avait mené devant les tribunaux face aux ayant droit de Bernanos qui avaient finalement gagné le retrait de la vente de ce DVD). Si le final est ici légèrement modifié, point de remaniement complet pour ce premier travail dans la maison lyonnaise. Une véritable réussite et une entrée fracassante de cette oeuvre à l’Opéra de Lyon.

Note de la rédaction :

Au commencement, un fait divers russe : une femme tue son mari après avoir tué son beau-père afin de vivre avec son amant. C’est à partir de cela que l’auteur Nikolaï Leskov écrit son roman Lady Macbeth du district de Mzensk (ou « Mtsensk ») en 1865. Dans son édition française actuelle, voici la présentation qu’en fait l’éditeur : « Il arrive parfois qu’en nos lieux on rencontre de tels caractères que, quel que soit le nombre d’années passées depuis leur rencontre, on ne peut les évoquer sans un frémissement dans l’âme. Au nombre de ceux-ci appartient l’épouse de marchand Katérina Lvovna Izmaïlova qui fut un jour actrice d’un drame terrible après lequel notre bonne société l’appela, faisant écho d’un mot heureux, Lady Macbeth du district de Mzensk ».

L’histoire reprise par Chostakovitch est la suivante : Katerina est une femme mal mariée au fin fond de la Russie, délaissée par son époux, harcelée ou tyrannisée par son beau-père Boris, s’ennuyant terriblement dans ce milieu de marchands qui semble l’abrutir et l’anesthésier de toute vie. Elle tombe alors inévitablement amoureuse d’un employé de son mari, Sergueï, qui a pour lui la beauté, la jeunesse et la vigueur. Boris découvre leur liaison, bat Sergueï jusqu’à le laisser pour presque mort et réclame ensuite à sa belle-fille un repas. Cette dernière en profite pour l’empoisonner avec de la mort aux rats, le traitant ainsi tel qu’elle le voit et le considère. Elle étrangle ensuite son mari avec l’aide de son amant lors de son retour. Ils dissimulent le corps à la cave mais il est découvert alors qu’ils s’apprêtent à se marier. Les amants sont donc arrêtés et condamnés au bagne en Sibérie. Là-bas, Sergueï délaisse Katerina, lui reprochant la situation, et cherche les faveurs d’une autre condamnée, Sonietka, qui accepte de se donner à lui pour une paire de bas que Sergueï obtient de Katerina. Lorsque cette dernière les voit ensemble, son monde bascule. Elle finit par pousser Sonietka dans le fleuve où elles se noient toutes les deux (fin modifiée ici comme nous le verrons).

Le projet initial de Chostakovitch était de composer une trilogie autour de la femme afin de montrer l’évolution de sa condition. Katerina était la première de ces héroïnes qui devaient conduire à la femme soviétique contemporaine. Malheureusement, les déboires que lui coûta Lady Macbeth eurent raison de la motivation de Chostakovitch qui renonça, Staline n’ayant pas du tout apprécié l’oeuvre.

Techerniakov parvient à ne jamais sombrer dans une mise en scène gratuitement pornographique, comme il ne serait pas difficile de faire devant ce livret assez cru dans lequel se trouve, par exemple, le viol d’Aksinia, simple employée. Cette scène est là pour montrer toute la bestialité de l’homme, appuyant sur la dénonciation d’un société patriarcale tyrannique pour les femmes, mais elle n’est pas le seul passage violent ou érotique de l’oeuvre.

Le rideau se lève donc sur un décor d’entreprise/entrepôt où les employés s’affairent en parlant entre eux mais en silence. Ce n’est qu’après plusieurs secondes que les premières notes retentiront sous la baguette de Kazushi Ono, encore chef permanent jusqu’à ce que Daniele Rustioni ne prenne le relais en septembre 2017. Le chef connaît donc bien cet orchestre qui déploie tout son talent ici, peut-être parfois un petit peu trop, comme par exemple lorsque Katerina lave Sergueï : libéré de toute voix, l’orchestre envahit l’espace, donnant l’impression de ne pouvoir être contenu dans la salle, ce qui est peut-être un petit peu trop fort pour les oreilles situées au parterre.

En plein milieu de ce décor de travail, un sorte de cube, salle à l’intérieur de la salle, renfermement extrême, lieu de Katerina coupé du reste du monde aux murs couverts de tapis traditionnels, de même que le sont les vêtements de l’héroïne (costumes absolument superbes au passage). C’est de là que s’élève le premier chant de l’opéra, dans une complainte sur l’ennui profond de la femme délaissée. L’occasion d’entendre « d’entrée de jeu » la soprano lituanienne Ausrine Stundyte. Si le tout début laisse entendre un peu de tension dans la voix due au stress de la Première, celle-ci disparaît rapidement. Nul doute sur le succès de cette artiste acclamée au moment des applaudissements! Le timbre est chaud, rappelant parfois à certains égards celui d’Anna Caterina Antonacci (mais de loin, n’exagérons pas). La voix est ample, puissante, le jeu est confondant : son dernier air semble véritablement être le dernier de sa vie, donnant l’impression qu’elle ne reviendra pas de cette oeuvre. Il se dégage quelque chose de cette femme dès ses premiers pas sur scène, d’abord froide, coupée du reste du monde (comme sa cage), puis elle finit par nous déchirer le coeur lors de la deuxième partie. Seul petit bémol : une prononciation que nous sentons manquer de netteté, même sans maîtriser le russe, contrairement au reste du plateau.

La basse Vladimir Ognovenko est époustouflant dans le rôle de Boris et Gennady Bezzubenkov offre un Pope aux graves d’outre-tombe, même si l’on se doute que le moindre instrument recouvrerait ces notes les plus graves, mais cela relève certainement plus de la physique que de la technique ou du talent! La voix de Peter Hoare dans le rôle de Zinovyï est elle aussi empreinte d’une certaine tension lors de sa première apparition, mais la seconde laisse place à une belle amplitude et à une voix plus posée. Son rival Sergueï est interprété par John Daszak qui pousse parfois un petit peu trop et nuance assez peu son chant. Ce deuxième point n’est cependant pas un problème ici, servant finalement le caractère de son personnage.

Les Choeurs de l’Opéra de Lyon, dont nous soulignons régulièrement l’excellence, se surpassent ici. Le prononciation est tout simplement parfaite, l’homogénéité atteint ici un stade que peu de choeurs parviennent à atteindre : c’est finalement une seule et même voix amplifiée, nuancée, tantôt d’une puissance à vous asseoir si vous ne l’étiez pas déjà, tantôt un souffle qui s’étend telle la brume dans la salle. C’est le cas lors de la deuxième partie, plus réussie à nos yeux que la première dans la mise en scène bien que plus réduite : un rideau de tulle sépare la scène de la salle, un cube contenant la cellule de Katerina et Sonietka éclairée par un néon blafard, et autour, rien : le reste de la scène est plongé dans le noir, des ténèbres d’où sortent les voix des bagnards. Le rendu est saisissant, même si l’on s’interroge sur ce que voient les personnes situées aux balcons supérieurs et sur les côtés…

L’opéra se clôt alors sur ce dernier tableau : point de fleuve, point de noyade malgré une tentative désespérée de Katerina avec le lavabo, seulement les deux femmes dans une lumière clignotante, chancelante comme l’est l’esprit de Katerina. Après avoir vu l’acte ignoble de Sergueï avec la jeune détenue, Katerina bascule dans la folie et la tue de ses mains avant que les gardiens ne la battent à mort et fouillent la cellule en évitant les deux cadavres qui y gisent.

L’un de nos collègues, Yannick Mur, propose une lecture que nous trouvons très intéressante de cette mise en scène : les deux « cubes » représenteraient l’esprit dans lequel Katerina imagine l’opéra, sa vie loin de ce monde dans lequel elle s’ennuie. Nous vous invitons à lire son article dans Le Petit Bulletin et bien sûr à voir cela de vos propres yeux!

© Jean-Pierre Maurin


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