« La Flûte enchantée » par Robert Carsen à l’Opéra Bastille : l’amour à mort

25 janvier 2017 Par
Alexis Duval
| 0 commentaires


Si le prisme du metteur en scène décontenance de prime abord, on est rapidement séduit par les interprètes, Michael Volle en tête. Son Papageno est, osons le dire, inoubliable.

telechargement

Sous ses dehors oniriques, La Flûte enchantée est traversée par la question de la mort. C’est donc assez logiquement que Robert Carsen a choisi comme cadre… un cimetière. Pour la première représentation de cette reprise du classique mozartien (la mise en scène avait été créée à Baden-Baden en 2013 puis rejouée, notamment à Paris, en 2014), lundi 23 janvier, à l’Opéra Bastille, c’est peu de dire qu’on s’est trouvé décontenancé par cette interprétation.

De prime abord, du moins. Car la grille de lecture révèle progressivement sa pertinence. Au début du premier acte, il y a le serpent de la menace duquel le prince Tamino (délicat Stanislas de Barbeyrac) échappe de justesse. Il y a également Papageno, interprété par l’excellent Michael Volle, et Pamina, incarnée tout en candeur par Nadine Sierra, manquent de se suicider. Et impossible de ne pas penser que c’est l’une des dernières œuvres composées par Wolfgang Amadeus Mozart, le génie de Salzbourg, qui mort en 1791, quelques mois après avoir finalisé sa Flûte, n’a pas eu le temps de terminer la composition de son Requiem.

Ceux qui ont eu la chance de voir, en 2015, sa formidable mise en scène en jeux de miroirs de Rusalka de Dvorak dans le même Opéra Bastille savent que Robert Carsen est un homme plein de surprises. Et le spectateur qui attend des personnages ailés ou des costumes farfelus se trouvera forcément déstabilisé par le dépouillement, l’austérité et le sinistre des tenues. Dommage que le rideau ait fait des siennes en tentant de se lever avant de tomber bruyamment et sans raison à quatre reprises. Ce qui détourne l’attention et entame la solennité de manière fort maladroite – on mettra cela sur le compte d’un problème de machinerie.

Dans cette Flûte enchantée, on se trouve face à un paradoxe entre, d’un côté, la sobriété de la scénographie et, de l’autre, la noblesse des enjeux dramatiques. Car tout dans l’œuvre de Mozart est extrême : les protagonistes sont forcément nobles (un prince, Tamino, une princesse, Pamina, fille de la Reine de la nuit), démoniaques (Sarastro, Monostatos) ou incroyablement humains (Papageno, Papagena). Sans oublier la partition, forcément virtuose. L’exemple le plus connu : « L’Air de la Reine de la nuit », justement, tube incontesté de l’acte II et de l’histoire de l’opéra. Exigence de précision, d’agilité et de virtuosité (le célèbre contre-fa) : quand on se figure l’immense difficulté que représente cet aria d’une rare beauté, on conviendra qu’Albina Shagimuratova, l’interprète du soir, s’en sort avec les honneurs.

Musicalement, on a frôlé la perfection. Henrik Nanasi, on pouvait le voir à l’intensité de sa direction, a brillamment guidé l’Orchestre de l’Opéra national de Paris tout au long des deux heures trente de représentation. Michael Volle était parfait en Papageno, bondissant et délicieux oiseleur. Les dépouilles d’oiseaux, il les transporte dans une glacière bleue. Volle a l’aisance décomplexée d’un Bavarois amateur de randonnées au grand air et de camping. Sa facétie nous a fait penser à l’Autrichien Peter Simonischek, le père déjanté de Toni Erdmann – d’une certaine manière, le brillant film de Maren Ade a été, par son ton décalé et son originalité, La Flûte enchantée de Cannes 2016. Mention spéciale à sa Papagena, Christina Gansch, d’une étonnante fraîcheur pour une fiancée squelette.

La Flûte enchantée (Die Zauberflöte), jusqu’au 23 février à l’Opéra Bastille, Paris. Renseignements : www.operadeparis.fr

Alexis DUVAL
© Emilie Brouchon/Onp