Il trionfo del Tempo e del Disinganno au festival d’Aix-en-Provence : memento mori

11 juillet 2016 Par Elodie Martinez | 0 commentaires

Du 1er au 14 juillet, le festival d’Aix-en-Provence propose un petit joyau : El trionfo del Tempo e del Disinganno, le premier oratorio de Haendel, rarement joué et encore plus rarement mis en scène. Pour la clôture de ce cycle débuté en 2014 autour du compositeur, le festival a fait appel à Krysztof Warlikowski qui offre ici un travail sous forme, entre autre, de terrible vanité, un memento mori saisissant.

Note de la rédaction :

Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Le Triomphe du Temps et de la Désillusion) est le premier oratorio de Haendel, créé en 1707 à Rome sur le livret du cardinal Benedetto Pamphili. Il s’agit là d’un sermon où Beauté et Plaisir se font broyer par le Temps et la Désillusion (dans le sens de « Révélation ») : une manière pour l’Eglise de rappeler à ses ouailles le danger de se laisser aller aux plaisirs terrestres et l’importance de se consacrer plutôt à l’obéissance à Dieu, ses lois… et bien sûr, ses représentants! De ce discours ecclésiastique, il fallait réussir à en tirer une trame assez intéressante pour la donner à voir au public du XXIe siècle, sans pour autant trahir l’oeuvre. La présence de ces quatre allégories et leurs échanges étaient une base sur laquelle le metteur en scène d’origine polonaise a su bâtir un édifice.

Pour Krysztof Warlikowski, « cet oratorio est un scandale. La lecture de son livret est un choc » et l’on a tendance a vite oublier son « objectif avoué : la destruction d’une jeune femme, son anéantissement dans la mâchoire du Temps et du Désenchantement pour avoir trop aimé la vie et ses plaisirs »*. Il offre ainsi une vision noire, une vanité digne des plus grands : fascinante, belle et ténébreuse. Le travail de Warlikowski est véritablement viscéral : on ressent plus qu’on ne comprend. On est saisi aux tripes et non par des réflexions intellectuelles qui naissent cependant de cette expérience troublante, de cette « aventure artistique forte »*.

Drogue, rock, cinéma, le metteur en scène mêle les références dans un ballet sans fausse note. On s’interroge toutefois sur l’extrait de « Ghost Dance » en fin de première partie où Pascale Ogier demande à Jacques Derrida s’il croit aux fantômes. Puis, finalement, notre interrogation sur l’extrait devient une interrogation par l’extrait et les fantômes de la production nous apparaissent : ce jeune homme qui s’écroule mort d’une overdose dès l’ouverture, celui de Beauté qui se dessine progressivement, ceux de tous ces gens morts dans le passé dont parle Temps, ces jeunes femmes que l’on voit défiler sur scène, la production elle-même, éphémère par sa nature, vouée à disparaître de seconde en seconde, tel un être se décomposant sous nos yeux, à la fois futur fantôme et fantôme de la représentation précédente… Tout n’est que vanité.

Le décor se compose quant à lui de fauteuils de cinéma séparés par un mur large en plexiglas devenant tour à tour boîte de nuit, lieu des plaisirs, mais aussi lieu de transformation lorsque Beauté décidera de prendre le voile. Un lit d’hôpital fait régulièrement son apparition, rappelant notre fragilité et la mort qui n’est jamais loin. Les jeunes femmes assises sur les fauteuils fixent quant à elles le public : la vanité nous regarde alors et l’on pourrait presque entendre Baudelaire nous murmurer « Souviens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. / Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! / Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.  »**

Nous pensons que, de même que l’explication d’un tour en fait disparaître la magie, chercher à expliquer les détails qui forment cette mise en scène en détruirait la parfaite alchimie. Chacun peut y lire sa propre version ; la mise en scène de Warlikowski devient alors le miroir de Vérité de chacun, avec le risque de la Désillusion que connaît Beauté.

Plus terre à terre, certains ne verront là qu’un drame familial entre des parents (Temps et Désillusion) et leur fille droguée (Beauté) dont le seul ami (Plaisir) finit par ne plus lui suffire. Elle finit par se résigner à l’autorité paternelle en abandonnant les joies que lui offre sa jeunesse et ses attraits pour finalement se suicider devant nos yeux.

Comment ne pas être saisi d’émotion face à cette Beauté/Bellazza qui trouve un nom en Sabine Devieilhe? Comment rester insensible face à son mal-être, à cette jeune fille perdue passant de l’enfer de l’illusion à celui de la désillusion? Magistrale, saisissante, transcendante, la soprano est une dévastée dévastatrice qui nous emporte à son passage. On a beau connaître à présent tout son talent, elle parvient ici à nous épater et nous estomaquer par son jeu dont la crédibilité nous rendrait presque mal à l’aise, surtout lorsqu’on la voit titubante, une cigarette à la main, se droguant ou bien s’ouvrant les veines. Pour peu que l’on se souvienne de son annonce d’un futur « heureux événement » peu après la rentrée, le malaise est double car on ne distingue plus vraiment l’interprète du personnage tant la première s’offre au second. Côté voix, c’est un chant du cygne de haute volée pour Bellazza, entre ornementations, suraigus, légèreté, fragilité, puissance ou palette complète d’intentions et de couleurs.

A ses côtés, Michael Spyres qu’elle avait déjà côtoyé dans Mitridate est le Temps/Tempo, impitoyable, royal, qui parvient à traduire son autorité dans une voix qui s’accorde à merveille avec la partition de Haendel. Le costume un peu vieillot de la première partie fait place à un costume plus chic après l’entracte, et les cheveux majoritairement gris sont coiffés. Seules quelques mèches blanches apparaissent, comme si, tel Benjamin Button, le Temps rajeunissait en passant, ou plutôt comme s’il n’avait pas d’âge.

Franco Fagioli prête quant à lui sa voix à Plaisir/Piacere, changeant également de costume pour passer du drogué de boîte de nuit à celui de la haute société, toujours avec ses lunettes de soleil. Il tient parfaitement son rôle en offrant au public quelques plaisirs vocaux, quelques douceurs, des graves fort agréables (déjà notées lors de Lucio Silla) et des aigus que nous lui connaissons tous.

Enfin, Sara Mingardo (que nous avions déjà entendue dans la Medea de Genève) donne à voir et à entendre la terrible Désillusion/Disinganno. Il suffit à la contralto d’ouvrir la bouche pour que, dès la première note, le public soit emporté dans les profondeurs de cette voix ambrée et ténébreuse. Les vérités qui sortent de sa bouche sont probablement les plus cruelles, mais comment ne pas paradoxalement prendre plaisir à les entendre?

Portant ces quatre solistes d’exception, Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée font honneur à Haendel dans cette partition que la chef connaît pour l’avoir notamment enregistrée en 2007 avec, entre autre, Natalie Dessay et Ann Hallenberg. Nuances, expressivité, rythme, tout y est dans une justesse qui sublime et souligne celle du plateau.

Une production d’une grande intensité donc, qui, tels les fantômes qu’elle évoque, nous hante et nous poursuit longtemps après la dernière note. Il est des expériences qu’il faut se donner la peine de vivre ; celle-ci en est une et l’expression y prend tout son sens. Viscérale. Sombre. Terrible. Un monstre, dans son sens étymologique : d’une part, ce qui est montré, et d’autre part, ce qui montre. Memento mori

« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !« **

A noter : L’opéra est actuellement disponible jusqu’au 7 janvier sur Culturebox. Il devrait être diffusé sur France 2 à une date encore non communiquée. Il sera également repris à l’Opéra de Lille du 12 au 21 janvier (où Bellazza sera interprétée par Ying Fang) et au Théâtre de Caen les 3 et 5 février 2017.

*Cf. : Programme de salle
**Extrait des Fleurs du Mal, « L’Horloge »

©Pascal Victor / ArtComArt


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