Doublé russe en ouverture de saison à Nantes

8 octobre 2018 Par
Gilles Charlassier
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L’Angers Nantes Opéra ouvre sa saison avec un doublé russe, associant le dernier opus lyrique de Tchaïkovski, Iolanta, et le premier de Rachmaninov, Aleko, dans une version de concert améliorée, où se distingue un plateau de solides voix slaves et l’Orchestre Symphonique de Bretagne, placés sous la baguette d’Andreï Galanov.

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L’arrivée d’Alain Surrans à la tête de l’Angers Nantes Opéra, après de nombreuses années à Rennes, signe un rapprochement entre les deux maisons qui se traduit par une réciprocité accrue dans le partage des forces vives des deux institutions et de leurs partenaires réguliers. Ainsi l’Orchestre national des Pays de la Loire et l’Orchestre Symphonique de Bretagne franchiront-ils davantage les frontières de leurs terroirs respectifs, au gré de coproductions participant d’une vision renouvelée de la politique culturelle que les tutelles, en ces temps d’économie sur le dos de la culture, ne sauraient bouder. Le doublé russe en ouverture de saison en offre l’illustration.

Associer l’ultime opéra de Tchaïkovski, Iolanta, et le premier de Rachmaninov, Aleko, ne se justifie pas seulement du point de vue des coïncidences chronologiques, celui-là ayant été créé moins de un an avant celui-ci – décembre 1892 au Mariinski de Saint-Péterbourg, en couplage avec Casse-Noisette, et mai 1893 au Bolchoï de Moscou pour le second. Ce sont aussi deux ouvrages qui partagent, au-delà des divergences des intrigues, une conception commune de l’expressivité musicale. Présenté en version de concert en collaboration avec le Bolchoï de Minsk, qui a servi de vivier pour une distribution vocale tirant parti des affinités de tessiture d’un ouvrage à l’autre, le programme ne reste pas figé et utilise habilement les ressources du plateau. Tandis que l’orchestre occupe, en surélévation, le fond de la scène baigné d’un bleu nocturne orné d’un globe lunaire, les solistes se meuvent en contrebas, dans une spatialisation habile, pudiquement contenue en termes de jeu d’acteurs, jusqu’à limiter les potentialités théâtrales du dispositif.

Aleko s’ouvre sur un air du vieux gitan, que Vladimir Petrov résume avec une autorité puissante et pétrie d’humanité, qui ne déparera pas dans les interventions de Bertrand chez Tchaïkovski. Anastassia Moskvina, qui est la seule des cinq interprètes à ne pas être sollicitée après l’entracte, investit la vie affective de la fière et libre Zemfira, avec une intensité qui n’a jamais besoin de forcer le trait. En Aleko, son époux, Vladimir Gromov, fait forte impression, en accusant parfois la jalousie. La vigueur prend parfois le pas sur une rondeur que l’on aimerait entendre davantage en Ibn-Hakia, le médecin maure de Iolanta. Aleksandre Gelakh met en évidence le lyrisme sincère et lumineux du jeune gitan, qui ne jurera pas en Alméric, le page. Quant à Natallia Akinina, son apparition ultime en vieille gitane, comme ensuite en Martha, la nourrice, résonne d’accents maternels qui se passe d’obsolète joliesse.

Avec un surprenant prélude confié aux seuls bois, Iolanta ne manque pas d’originalité. La berceuse réserve de délicates et délicieuses modulations, tandis que la cohérence du canevas thématique sert une dramaturgie d’une irrésistible sensibilité, portée par une orchestration inventive et chatoyante que souligne avec tact et hédonisme Andreï Galanov, tirant le meilleur des pupitres de l’Orchestre Symphonique de Bretagne. Dans le rôle-titre, Iryna Kuchynskaya compense sa relative maturité par une connaissance approfondie des inflexions du personnage, lui donnant une admirable consistance, où l’émotion frémit à fleur de voix, sans céder à la moindre minauderie. Andrei Valentii imprime une évidente aura paternelle au Roi René, en équilibrant avec justesse la rigueur du souverain et la fragilité du géniteur. Le Vaudémont rayonnant et passionné de Victor Mendelev contraste de manière complémentaire avec le quasi impassible duc Robert d’Ilya Silchukou. Outre la Laura de Viridiana Soto Ortiz et la Brigitte d’Hélène Lecourt, le Choeur de chambre Mélisme(s) rejoint les effectifs de celui d’Angers Nantes Opéra pour des ensembles honnêtes à défaut d’être sans reproches, et qui ont profité d’un coaching en langue russe. L’ouverture de saison ligérienne se prolonge dans les raretés et découvertes, avec deux représentations de la Passion de Simone de Kaija Saariaho : en cette rentrée, l’Ouest ne se laisse pas confire dans la tradition.

Visuels : affiche de l’opéra