Don Carlos à l’épreuve de l’intime à Lyon

21 mars 2018 Par
Gilles Charlassier
| 0 commentaires

Mars est un mois verdien en France. Tandis que Dijon met à l’affiche Simon Boccanegra, l’Opéra de Lyon consacre son mini-festival de printemps à Verdi, avec trois ouvrages à l’évidente tonalité politique. Si le Macbeth revisité par Ivo van Hove est une reprise de 2012, et Attila un concert à l’Auditorium, c’est le Don Carlos qui constitue l’événement, avec une mise en scène de Christophe Honoré pour la version originale en français de la création en 1867, comme à Paris à l’automne passé.

doncarlosweb5doncarlos-web4

Commande de l’Opéra de Paris pour l’exposition universelle de 1867, Don Carlos a été plusieurs remanié par Verdi, au gré des exigences des différentes salles où l’oeuvre a été jouée. La version italienne en quatre actes, de Milan, reste la plus couramment donnée de nos jours, et le retour à l’original parisien, en cinq, fait encore figure d’exception, au point que les productions récentes peuvent se compter sur les doigts des mains, si ce n’est d’une seule. A décharge des théâtres lyriques, il faut reconnaître qu’elle est sensiblement plus longue – d’au moins trois quarts d’heure – et exigeante à monter. Autant saluer l’initiative lyonnaise de lui rendre justice – dans une concurrence sans doute implicite avec Bastille qui l’avait présentée en octobre en misant sur un plateau de stars.
Christophe Honoré n’est plus un novice à l’opéra, et encore moins à Lyon, qui lui a permis de faire ses premiers pas dans le genre en 2013 avec un Dialogues des carmélites passablement inspiré par le cinéma façon Nouvelle Vague. Son Don Carlos n’allait pas se soumettre à la pompe impériale du drame historique. Sans forcément ignorer complètement le contexte, que l’on peut deviner avec le Crucifix ou la Pietà à Saint-Just, l’artifice théâtral sombre et minimal d’Alban Ho Van, plongé dans une pénombre insistante par Dominique Bruguière, fonctionne comme un écrin aux tensions affectives et politiques qui relient et opposent les personnages, habillés de manière intemporelle par Pascaline Chavanne. Dans le choix des figurants, à l’exemple du serviteur de Carlos, confié à un homme de couleur noire, pour des raisons sans doute autres que l’évocation de la colonisation des Amériques au Siècle d’Or espagnol, se dessine aussi l’oppression des minorités, la colonne vertébrale de la présente compréhension de Don Carlos. A chaque fois, le pouvoir dominant écrase les revendications de ceux qui s’opposent au pouvoir établi : les amours d’Elisabeth et Carlos, la soif de liberté des Flamands. Ce n’est pas un hasard si la chorégraphie du ballet au troisième acte par Ashley Wright – si l’on peut encore appeler danse de telles contorsions, exhibitionnistes sous prétexte de modernité – se fait le miroir des amours interdites de l’Infant d’Espagne à la Dauphine de France, joué par un couple mixte, comme de celles de Carlos et Posa.
Après une entrée un peu fragile, Sergey Romanovsky fait vibrer le lyrisme du rôle-titre avec un bel équilibre entre vaillance du sentiment et luminosité du timbre. En Posa, Stéphane Degout livre une incarnation remarquable, où se distingue une diction soignée, attentive à la force des mots, mise en valeur par un bronze valeureux qui n’oublie pas les fêlures affectives. Michele Pertusi affirme un Philippe II empreint de noblesse, à peine altérée par des graves parfois un peu éteints. Roberto Scanduzzi fait forte impression dans son entrée du Grand Inquisiteur, sans tenir ses promesses dans sa confrontation avec le roi. Sally Matthews possède indéniablement les moyens pour Elisabeth, et n’aurait pas besoin d’accuser le trait dramatique, en particulier de son medium. Les quelques effets pour souligner la jalousie d’Eboli ne retirent rien à l’admirable et précise composition de Eve-Maud Hubeaux. Mentionnons encore le moine campé par Patrick Bolleire, ainsi que deux parties confiées à des artistes du Studio de l’Opéra de Lyon, le page Thibault par la claire Jeanne Mendoche et la voix d’en haut de la céleste Caroline Jestaedt. Efficacement préparés par Denis Comtet, les choeurs remplissent leur imposant office, quand, dans la fosse, on attendrait volontiers davantage d’ampleur dans la direction attentive de Daniele Rustioni, le directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, que l’on retrouvera également dans Macbeth.

Gilles Charlassier

Don Carlos, Verdi, mise en scène : Christophe Honoré, Opéra de Lyon, du 17 mars au 6 avril 2018

©Jean-Louis Fernandez