[Bruxelles] Christophe Rousset dirige d’une main de maître un Mitridate aux couleurs de l’Europe

6 mai 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Sous la tente de la Monnaie déménagée pendant travaux à Tour & Taxi, ce 5 mai 2016 avait lieu la première de l’opera seria composé par Mozart à l’âge de 15 ans : Mitridate. Dirigé par Christophe Rousset, l’orchestre symphonique de la Monnaie a brillé dans cette production politique et européenne signée Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil.

Note de la rédaction :

Après une nouvelle création à l’affiche éclatante mais au rendu décevant, en mars dernier, au Théâtre des Champs Elysées, Mitridate est donc roi de Pontus … et de Bruxelles. L’opéra seria de Mozart qui met aux prises les conflits entre un père tyrannique et ses deux fils sur fond de chute d’empires est donc à nouveau dans l’air du temps.

La mise en scène politique de la Monnaie est très réussie. Alors que  cette suite d’airs magnifiques et de récitals explicatifs est difficile à aménager dans l’espace, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil ont utilisé le lieu, le public, la vidéo sur scène et une série d’écrans plantés sur les côtés pour planter un décor de conférence européenne à Bruxelles, destinée à concilier le Royaume de Pontus et l’Empire Romain. Le tout s’étend à l’ensemble de la tente aménagée pour recevoir des opéras à Tour & taxi pendant la travaux de la Monnaie. L’opéra entier (foyer compris avec des installations!) devient la scène et cela fonctionne quand le public se trouve propulsé en figurants, et se mettent à acclamer le retour de Mitridate qu’on croyait disparu. Et  quand la tente – bien aménagée côté son -craque et tangue et que l’on entend le bourdonnement des avions qui décollent non loin de tour & taxi, on est bien plongés dans la guerre qui reprend au moment où la tragédie familiale et amoureuse touche à son comble. En temps de crise Grecque et de Brexit, le choix de l’Europe et la centralité de Bruxelles, touche juste. Drapeaux et étoiles européennes planent, et les chanteurs et figurants notamment les deux fils de Mitridate, portent les couleurs de l’Europe. Aspasie, quant à elle vient de Grèce, également marquée par son le drapeau. La vidéo joue le jeu du reportage à la CNN et ajoute du métatexte en anglais au livret qui permet de ponctuer suivre et même faire de l’humour (« European summit turns into greek tragedy »). Quelques clins d’œil sexys dans le beau duo Aspasie/Sifare et la machine à broyer le papier en allégorie du pouvoir tyrannique de Mitridate sont autant de jolies trouvailles qui résonnent bien avec le caractère jeune et parfois léger de l’ouvrage d’un Mozart de 15 ans.

Côté musique, Mitridate est une fête des sens. A l’origine de la version mythique de 1999 chez decca avec Cecilia Bartoli et Natalie Dessay, Christophe Rousset lâche les instruments anciens de ses Talents lyrique pour prendre fermement ceux de l’orchestre symphonique de la Monnaie avec fermeté et maestria. Il y a la fougue éclatante du baroque sans ses accents parfois trainants dans sa direction chaudement acclamé. Et alors que les voix mettent tout le premier acte pour se chauffer à cette première, le maestro a le génie de jouer pour bas pour les laisser s’exprimer. Il nous permet ainsi de découvrir tout de suite et pleinement le timbre de la formidable Lenneke Ruiten en Aspasie dans les trilles de « Al destin, che la minachia » et les rythmes du « Nel sen mi palpita ». L’entrée en scène très travaillée du roi de Pontus est suivie par le plus bel aria de Mitridate « Si di lauri il crine adorno » où le timbre doux de Michael Spyres réchauffe toute la salle dans un moment de grâce et de charisme qui avait déjà eu lieu à son entrée en scène dans la version dirigée par Emmanuelle Haim au TCE. Le père  de retour réalise qu’un de ses fils convoite sa promise tandis que l’autre aime la fiancée de son frère… La vengeance est terrible et la mort à portée de voix.

Le deuxième acte est un pur moment de splendeur avec une enfilade d’aria irrésistibles : en Sifare, Myrto Papatanasiu crée une émotion très forte dans le lamento « Lungi da te », moi bene », Lenneke Ruiten crée l’empathie avec le déchirant « Nel grave Tormento ». Et dans le plaidoyer qu’elle fait pour le personnage de Farnace, « Si quanto a te dispiace » Simona Saturova alias Ismene démontre une maîtrise impressionnante. L’acte culmine et se termine avec le duo « Ah, che tu sol tu sei » où Papatanasiu et Ruiten bouleversent le public.

Le troisième acte est celui de la guerre, de la défaite mais aussi de l’unité retrouvée de la famille et de la rédemption. C’est aussi l’occasion pour Sergey Romanovksy en Marzio de nous laisser découvrir le beau timbre cuivré de sa voix (« Si di regnar sei vago ») et pour David Hansen en Farnace de nous faire oublier son interprétation trop haute de l’air le plus illustre de l’opéra « Venga pur » au premier acte, par un lamento magnifiquement endossé : « Gia dagli occhi »…

Tandis que Mitridate abdique en direct sur les écrans d’une mise en scène européenne plongée dans la pénombre, les drapeaux étoilés sont écartés pour que l’obscurité se fasse à la fin d’une magnifique production de l’opéra de Mozart. Charmé par une mise en scène actuelle qui fonctionne, le public applaudit longuement les voix, l’orchestre et Christophe Rousset. A voir avant le 19 mai 2016.
Durée du spectacle : 3h40 avec 2 entractes

visuel : affiche officiel


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