A Lyon, l’Enlèvement au Sérail ou l’enlèvement de Mozart

29 juin 2016 Par Elodie Martinez | 0 commentaires

Du 22 juin au 15 juillet, l’Opéra de Lyon donne son dernier spectacle de la saison avant les congés de l’été. Comme chaque année, la maison finit sur une note joyeuse avec cette fois-ci l’Enlèvement au Sérail de Mozart mis en scène par Wajdi Mouawad qui crée une certaine polémique…

En effet, le metteur en scène libanais est aussi (et surtout?) un auteur dont les oeuvres ont été traduites et publiées dans une vingtaine de pays. Son talent d’auteur lui a d’ailleurs valu de nombreuses distinctions, et il semble être avant tout un homme de lettres, de mots, de théâtre. A ce titre, il a souhaité réécrire le livret des parties parlées du singspiel de Johann Gottlieb Stephanie. Certes, les réécritures, coupures, retraductions ou autres « améliorations » du livret sont monnaie courante à l’opéra, habituellement dans le but de respecter l’oeuvre et de la rendre plus accessible au public. Wajdi Mouawad, pour sa part, décide ni plus ni moins de supprimer le texte de Mozart et Stephanie pour le réécrire selon son idée, son point de vue et faire ainsi passer son message tiré de l’oeuvre originelle non par la mise en scène mais par le texte. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas là de sacralisation d’un texte poussiéreux et dépassé que l’on voudrait intouchable mais bien du respect de l’oeuvre. L’idée d’offrir un Enlèvement au Sérail du point de vue des femmes pour faire entendre qu’Orient et Occident se ressemblent plus qu’on ne le croit n’est bien sûr pas à blâmer et est même très intéressante ; cependant, si Wajdi Mouawad souhaite faire entendre ce message, nous aurions souhaité le voir dans sa mise en scène ainsi que dans une adaptation des dialogues et non dans un texte remplaçant celui de Stephanie dans un opéra de Mozart. Le message du metteur en scène est ici effectivement noble, bien que parfois très convenu, mais la méthode l’est beaucoup moins. Le texte bascule d’ailleurs parfois dans une simplicité didactique et l’on ne s’amuse finalement pas beaucoup dans ce singspiel* mozartien…

Outre cette réécriture, qu’en est-il de la mise en scène en elle-même? De ce point de vue, le choix d’un metteur en scène de théâtre était judicieux compte tenu de la nature de l’oeuvre. Nous avons cependant un peu de mal à adhérer à la césure brutale entre le monde occidental représenté par des costumes d’époque à l’ouverture, et le monde oriental présent le reste du temps. Ici, nous commençons effectivement après le retour des protagonistes chez eux, une fois l’histoire accomplie, ce qui permet d’introduire une tête de turc qui, au passage, crée une certaine gène auditive malgré la tentative de synchroniser le bruit à la musique. Nous assistons ensuite à un flash-back dans lequel les héros interviennent parfois pour commenter les actions passées. Cela permet une juxtaposition des deux mondes, l’un plus ou moins traditionnel, l’autre atemporel, quelque peu géométrique et épuré. Nous sommes donc très loin de la turquerie de l’époque et peu d’éléments nous rappellent où nous nous situons (un trou dans le sol pour le bain et le passage de la prière beaucoup trop long au début de la deuxième partie). Cela correspond néanmoins au choix et au message de Wajdi Mouawad. Certains apprécieront cette épuration de plus en plus présente sur les scènes, non sans raisons. Tout dépend ici des goûts personnels car, objectivement parlant, la simplicité de ce décors répond à celle du texte pour rendre le message (du metteur en scène et non plus vraiment de l’oeuvre) clair et lisible. Il faut également avouer qu’une personne ne connaissant pas cet opéra de Mozart sentira peut-être une certaine mièvrerie dans le texte mais n’en sera certainement pas plus gêné que cela.

Côté plateau vocal, le public lyonnais est gâté. Toute d’abord, la basse David Steffens qui fait un magnifique Osmin à la voix profonde et claire, donnant à voir un personnage finalement touchant et sensible. Joanna Wydorska, Blonde, laisse quant à elle entendre de très beaux aigus, fluides, mais manque encore de corps pour les mediums et les basses, se trouvant facilement écrasée dans les parties à plusieurs. Peut-être est-il encore un peu tôt pour tenir un tel rôle et la voix est-elle encore un peu jeune, mais elle laisse présager un beau développement et un avenir prometteur. Le jeu est quant à lui pétillant et tout à fait convaincant.

Face à elle dans le rôle de Pedrillo, le ténor Michael Laurenz offre une belle surprise. Après l’avoir entendu parler longuement, les premières notes chantées en solo sont une véritable claque et l’on ne peut que saluer son interprétation tant vocale avec une voie douce et puissante que scénique pour ce personnage enjoué, plein d’amour, de jalousie, de malice,… et surtout de vie!

Si le valet est exceptionnel, le maître ne l’est pas moins. Cyrille Dubois, la « Révélation Artiste Lyrique » de 2015, campe un Belmonte que l’on pourrait qualifier d’anthologique. La voix est souple, ample, et tout est lié dans ce chant où la projection est admirablement maîtrisée. Pour un tel Belmonte, il fallait donc une Konstanze prodigieuse pour maintenir le couple au plus haut niveau, et c’est ce que fait la soprano Jane Archibald, culminant dans les aigus sans pour autant chuter quand vient le temps des basses. Seul léger bémol : une projection parfois trop puissante dans certains aigus, les rendant moins agréables qu’ils ne pourraient l’être. Ce point ne suffit cependant pas à entacher l’impression globale que laisse l’artiste et l’immense plaisir que nous avons à entendre chacun de ses airs.

Enfin, le Choeur et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon servent à merveille la partition de Mozart sous la baguette de Stefano Montanari, chef désormais habitué de la maison lyonnaise.

En conclusion, si la réécriture du livret a de quoi faire débat, le plateau et la fosse hissent quant à eux l’oeuvre à un haut niveau, faisant passer un très bon moment. La mise en scène simple et édulcorée, si elle peut décevoir certains, peut également en ravir d’autres mais elle ne peut en rien gâcher le spectacle. Ce dernier sera par ailleurs transmis en direct le 9 juillet à Lyon sur la Fan Zone place Bellecour mais aussi dans 16 villes d’Auvergne-Rhône-Alpes (plus d’informations ici).

A noter : suite à la grève nationale du 28 juin, la représentation initialement prévue ce soir-là est reportée au lendemain. L’Enlèvement aura donc bien lieu!

©Stofleth

*Le Singspiel est une œuvre proche de l’opéra-comique français qui se caractérise par l’alternance de dialogues parlés et d’airs chantés, souvent de coloration populaire.


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