Dans les coulisses des Soirées Nomades à la Fondation Cartier

10 mai 2016 Par Araso | 0 commentaires

Les Soirées Nomades sont un concept inventé par la Fondation Cartier, celui d’amener du spectacle vivant dans un lieu d’Art Contemporain. Depuis plusieurs décennies, la programmation propose une sélection aussi éclectique en musique, danse, marionnettes, performances, allant des concerts pris d’assaut de Patti Smith dans les jardins aux pièces ultra-pointues de Bunraku. Toute La Culture a bien entendu eu envie de rencontrer Mélanie Alves de Sousa, chef d’orchestre des Soirées Nomades depuis deux ans.

Araso: Mélanie, quel est le parcours qui vous a menée à prendre la responsabilité des Soirées Nomades à la Fondation Cartier?

Mélanie Alves de Sousa: J’ai un parcours très varié. J’ai travaillé notamment dans le cinéma. J’ai été attachée de presse pour le cinéma, pour le théâtre, la danse, dans des lieux comme La Ménagerie de Verre. Je suis aussi passée par la production et la communication dans plusieurs disciplines. C’est donc un parcours autodidacte et varié qui m’a amené à ce poste. Ce sont aussi des rencontres: on travaille avec quelqu’un, ça se passe bien, on a envie de retravailler ensemble et le bouche-à-oreille fonctionne. Je suis arrivée à la Fondation Cartier d’abord en tant que chargée de production, avant de m’occuper de la programmation des soirées nomades.

Quelle est la fréquence des Soirées Nomades?

Nous organisons en moyenne deux soirées par mois à la Fondation. En général c’est le lundi, jour de fermeture des expositions, ce qui me laisse la journée pour le montage technique dans les espaces de l’exposition. Pour le Congo on a fait plutôt des temps forts, du vendredi au lundi, soit quatre soirées nomades d’affilée comme un mini-festival. Au mois de mars on a eu 6 soirées nomades dans le mois.

Vous entretienez donc une veille constante de spectacles à programmer ? Vous êtes-vous déjà retrouvée confrontée à une « page blanche » ?

Non, et j’espère que cela ne m’arrivera jamais ! Je passe mon temps à aller voir des choses. Au-delà de mon travail de programmation à la Fondation Cartier, ma vie c’est ça. Je vois donc forcément des choses qui me plaisent, des artistes que j’ai envie de rencontrer. J’ai des listes de spectacles ou de gens que j’aime. La Fondation a 30 ans, les soirées Nomades 20 ans. Dans les années 1980, la Fondation Cartier a été la première institution à porter le spectacle vivant dans ses espaces. Maintenant quasiment tous les endroits ont ça. Au tout début, c’était Serge Laurent qui aujourd’hui programme le spectacle vivant au Centre Pompidou qui avait la responsabilité des Soirées Nomades. Isabelle Gaudefroy lui a succédé, qui est aujourd’hui directrice artistique de la Fondation. Je suis arrivée il y a deux ans pour la remplacer. Isabelle adore le spectacle vivant et nous sommes très proches, on se parle des spectacles que l’on voit. Elle possède une expertise précieuse en musique contemporaine, que je n’ai pas. De cette discussion que l’on a ensemble, de celles que j’ai avec mon équipe germent les futures Soirées Nomades. Je n’ai absolument pas vocation à travailler seule. Je travaille avec une chargée de production qui voit aussi beaucoup de choses, je discute avec Hervé Chandès et les commissaires d’exposition, je centralise en quelque sorte les humeurs de la Fondation. Le résultat est très hétéroclite et j’y tiens beaucoup.

Comment élaborez-vous la programmation ? Suivez-vous une ligne éditoriale?

Il n’y a pas une ligne directrice mais une règle du jeu, celle de s’adapter aux espaces d’exposition. Il n’y a ni théâtre ni auditorium à la Fondation. J’essaie de rêver ce dont on a envie, et de faire en sorte que ça arrive. On peut travailler avec des artistes issus de la danse, du théâtre de la musique de la littérature… Pour chaque Soirée Nomade, on crée un concept à part entière. Parfois, c’est un spectacle que vu il y a quelques années, que j’ai aimé, et tout à coup se présente le moment de l’accueillir. D’autres fois, on rencontre un artiste que l’on aime et on lui propose de monter quelque chose avec lui. Souvent, le concept vient des expositions. C’est donc un mélange d’air du temps et de rencontres. Durant l’exposition consacrée au Congo, toutes les Soirées Nomades avaient un rapport direct avec le thème de l’exposition. Je connaissais d’ailleurs assez peu le spectacle vivant congolais mais j’avais très envie de le faire découvrir au public.

Si l’on prend l’exemple des soirées du mois de mars, ni Tindersticks ni Diamanda Galas n’avaient de lien avec les expositions en cours, à savoir Fernell Franco et Daido Moriyama. Diamanda Galas est une artiste rare et nous avions envie de l’accueillir depuis plusieurs années. Il se trouve qu’elle effectuait une tournée en Europe et nous avons saisi l’occasion. Les Tindersticks étaient eux aussi en tournée. J’aime beaucoup leur travail et j’avais envie de voir ce qu’ils auraient envie de faire dans un endroit atypique comme la Fondation Cartier.

Fernell Franco a travaillé avec le groupe de Cali, un mouvement qui a exploré le cinéma. J’avais très envie de creuser cet aspect. Nous avons imaginé « Caliwood » un festival hors les murs en partenariat avec le cinéma Christine 21.

Un autre exemple parlant est celui de Noritaka Tatehana: nous étions en contact depuis deux ans. Il parlait de bunraku, il avait envie de faire un travail avec des marionnettes. Nous avions la salle, nous sommes partis de cet espace. Entretemps, il a rencontré un maître du bunraku à Osaka, Kanjuro Kiritake III. Ils ont réfléchi ensemble à une façon d’adapter le travail très traditionnel de la marionnette bunraku au caractère très contemporain de la Fondation. Il fallait aussi s’adapter à l’espace. La création s’est faite au fur et à mesure. C’était la première fois que je faisais une aussi grosse création à la Fondation. L’équipe comptait une trentaine de membres -ce qui est beaucoup! dont 8 marionnettistes, 3 chanteurs-récitant, des musiciens… La marionnette est un univers à part entière, que je ne connaissais pas. Ca a été une vraie découverte.

Comment approche-t-on des personnalités comme Diamanda Galas ou Patti Smith ?

Comme les autres car l’espace ne change pas, ses contraintes sont immuables et les règles sont donc les mêmes pour tout le monde. Ceci étant dit, Diamanda comme Patti ont aussi leurs contraintes à elles, comme toutes les artistes. Diamanda Galas comme Meredith Monk, parce qu’elles travaillent beaucoup avec leur voix ont des contraintes très strictes comme manger à une certaine heure, tel type de nourriture. Diamanda travaille avec une seule et unique marque de piano, un seul modèle, avec un réglage bien spécifique.

Nous confieriez-vous quelques anecdotes personnelles ? Des moments forts pour vous ?

Travailler avec des japonais est quelque chose de très spécial. Je ne connaissais pas très bien la culture japonaise. On a fait beaucoup de rendez-vous en amont, je n’ai jamais autant discuté sur une Soirée Nomade! Le « oui » que l’on prononce n’est jamais ancré dans le marbre, ni blanc, ni noir, il est dans une zone de gris et d’ambivalence. Pour le bunraku, j’ai eu peur car nous ne sommes pas un théâtre et je n’ai jamais eu l’ambition d’accueillir des mastodontes. Le projet prenait de plus en plus d’ampleur, des décors étaient fabriqués, montés au Japon et livrés à Paris du Japon. Les coûts et les volumes augmentaient, il fallait tout réceptionner et stocker. J’avais beau donner des mesures et montrer des plans, rien n’y faisait. Je m’attendais, le jour du montage, à voir débarquer un camion citerne! Puis, tout à coup, un cap a été franchi et la production s’est miraculeusement épurée. Néanmoins, le jour de la répétition, une trentaine de personnes sont arrivées -du jamais vu pour une Soirée Nomade. Ils étaient comme je m’imaginais que des japonais seraient : très minutieux, très silencieux, ils écoutaient tout et étaient très polis. Noritaka, à l’issue du projet, m’a présenté toute son équipe. Chacun m’a donné sa carte, expliqué ce qu’il faisait au Japon, artiste, scénographe, graphiste… Ce rituel des présentations qui a normalement lieu tout au début s’est déroulé à la toute fin. Avec mon équipe, nous avons vraiment vécu avec eux durant toute une semaine. D’habitude nous ne passons pas autant de temps avec les artistes. Ce dépaysement sur la longueur a fait de cette collaboration une expérience très spéciale.

Que pouvez-vous me dire de l’Entretien Infini, dont vous préparez la deuxième édition ?

A la Fondation Cartier il existe deux types de programmes : les Soirées Nomades et les Nuits de l’Incertitude, dont le concept repose sur une discussion entre des artistes, des scientifiques, et qui est généralement lié aux expositions. L’Entretien Infini entre dans ce cadre, c’est une discussion plus qu’une performance. Hans-Ulrich Obrist est présent depuis les tout débuts de la Fondation, alors qu’elle se situait à Jouy-en-Josas, et entretient avec elle des liens très étroits. Il a créé le concept d’Entretiens Infinis: il lui arrive d’organiser de véritables marathons qui peuvent durer jusqu’à 24h! L’idée nous a excités. Pour les 30 ans de la Fondation Cartier, nous avons eu envie de collaborer avec des proches de la Fondation. Bien entendu, le nom d’Hans-Ulrich Obrist a été prononcé assez rapidement. Nous avons repris son concept. La liste des invités est conjointe entre Hans et la Fondation. Pour l’Entretien Infini qui aura lieu durant la prochaine exposition de la Fondation autour des animaux et du son qui s’appellera Le Grand Orchestre des Animaux, on recevra tout à la fois des intervenants en lien avec l’expo et des personnes que nous avons rencontrées et avec l’envie de les interviewer.

Et parmi les prochaines Soirées Nomades, y en a-t-il que vous tenez particulièrement à nous présenter ?

Certaines Soirées Nomades ont lieu l’après-midi, ou le weekend. Il s’agit d’un concept plus festif, familial, participatif. Ce sera le cas de la soirée salsa qui a lieu le samedi 28 mai de 15h à 20h dans les jardins de la Fondation. Il était impossible d’aborder Fernell Franco et la Colombie sans parler de salsa. Cali, la capitale et la ville de l’artiste, est le cœur de la salsa. Chaque année y a lieu le Festival Mondial de la Salsa, l’équivalent du carnaval de Rio pour la Salsa, cela dure tout un weekend. La salsa colombienne est très spécifique, très rapide. Durant cette soirée nomade, des cours de danse seront donnés par Maritza Arizala de l’Academia Maritza Arizala, qui n’est autre que la première école de salsa colombienne ouverte à Paris. Elle sera accompagnée de l’orchestre Conciencia de Boris Caicedo. Un parquet sera installé dans le jardin. Maritza viendra avec ses danseurs et le public pourra soit prendre des cours, soit assister à des démonstrations. Nous voulons également intégrer de la street food colombienne pour que le public puisse déguster des empanadas ou des glaces colombiennes. Et comme pour chaque Soirée Nomade dans le jardin, nous comptons sur une météo au beau fixe.

La prochaine série de Soirées Nomades se déroulera de Juillet à Décembre et aura un lien avec la nouvelle exposition, le Grand Orchestre des Animaux. L’Entretien Infini en fera partie, a priori en octobre. Nous accueillerons notamment Chris Watson, ex-musicien du Cabaret Voltaire, sorti de la musique et qui s’est dirigé vers la prise de sons en particulier animaliers. Il a un projet de film avec Carlos Casas, Le Cimetière des Eléphants, pour lequel ils sont actuellement en prise de sons au Mexique. Le projet sera présenté au Tate Modern en 2017 et au mois de Septembre 2016, nous accueilleront un « work in progress ». Chris Watson sera là et devrait faire un concert qui donnera lieu à une chasse au trésor dans tous les espaces de la Fondation, sur les traces du film. Nous allons aussi accueillir la compagnie de Trisha Brown, pour un projet exceptionnel, une première en France, qui donnera lieu à un focus sur un dimanche et un lundi. La rentrée sera très dense et excitante, avec une programmation toujours pluridisciplinaire.

Visuels: Diamanda Galas / Noritaka Tatehana et Kanjuro Kiritake III
[Japanese Puppet show]/ Tindersticks © Olivier Ouadah

Visuels additionnels: © DR


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: