Anywhere: le théâtre de l’Entrouvert articule des merveilles de glace

2 avril 2016 Par Araso | 0 commentaires

L’émerveillement est une aptitude difficile à conserver lorsque l’on voit de nombreux spectacles. Tentante est l’idée de se lover confortablement dans un canapé plutôt que de faire un trajet plus ou moins long à la conquête d’un hypothétique soubresaut. S’il y a un soir où il faut tenter cette aventure, c’est ce soir: ce soir, au théâtre Jean Arp de Clamart, dans le cadre du festival Marto, se donne « Anywhere » un spectacle avec une marionnette de glace qui raconte la relation bouleversante d’une fille et de son père: Antigone et Oedipe. 

Note de la rédaction :

« Anywhere » est un spectacle conçu et réalisé par le Théâtre de l’Entrouvert, la compagnie d’Elise Vigneron à qui l’ont doit déjà de superbes moments de marionnette. Il raconte l’histoire du cheminement d’Oedipe qui, après s’être crevé les yeux pour ne plus voir les atrocités que les dieux ont concoctées pour lui, entreprend un long pèlerinage d’expiation sur la route qui le mène à Colone. Coupable ou non, un an après le désastre, il se met en marche à la rencontre d’une vie intérieure talonné par sa fille Antigone. La dramaturgie est librement inspirée du fabuleux « Oedipe sur la route » de l’écrivain belge Henry Bauchau.

Antigone, muette, est incarnée par la sublime Elise Vigneron secondée à la mise en scène de la délicate Hélène Barreau. Une voix-off se fait l’écho d’Antigone et du dialogue de sourds entamé avec son père. On se demande par quel feu sacré, couchée dans l’eau et la glace, la comédienne parvient à ne pas se faire cryogéniser sur place. Le dialogue avec le père est bouleversant. A voir Antigone porter comme un bébé son père Oedipe, ce petit être fragile dont le corps s’évapore, qui fut autrefois une figure de père vigoureux et protecteur; à la voir marcher derrière lui comme on marche derrière un enfant pour l’empêcher de tomber: il est impossible de ne pas fondre dans la résonance universelle de la relation parent-enfant. Accompagner en fin de vie celui dont le corps disparaît sur les chemins de la rédemption, amenuisé et usé est le retour d’amour comme un cadeau d’adieu. Les chairs rétrécissent à mesure que l’âme épaissit, que l’intériorité se fait dense.

La glace qui fond comme le sang qui coule, comme les larmes qui expient: « on ne voit plus couler ses larmes noires », nous raconte Antigone au début du spectacle. Elle écrit sur un bloc de glace pyrolisé qui finit par s’effondrer, comme un séisme meurtrier qui s’arrête, enfin. L’histoire peut commencer. Sur les ruines de cette vie, dans le lit de ce sang noirci, sale, Oedipe se met en marche. Antigone baigne dans ce sillage, patauge, sans lutter, sans haine, sans violence. Ses mains, ses jambes, son visage se noircissent à mesure qu’Oedipe avance et que son corps fond. Debout avec son pantin de glace dans les bras, Elise Vigneron trébuche sur des plaques noires de l’ardoise, glisse, se rattrape: fragilité du chemin. Ni la pluie, ni le froid, ni la faim n’arrêtent Antigone sur les pas de son père. La légende « Père, Attends-moi » est inscrite au fer rouge.

La conception de ce spectacle et sa réalisation tiennent tout simplement du génie. Le propos est d’une sensibilité et d’une intelligence remarquable. Il faut y aller: c’est ce soir, c’est le dernier soir et il reste des places.

Visuels © Alessia Contu

 


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: