Yuval Pick : « Quand on travaille la danse en profondeur, vous avez ce quelque chose de « lointain » qui émerge dans votre imagination »

10 février 2018 Par
Amelie Blaustein Niddam
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Janvier est décidément le mois de Yuval Pick qui présentait en son début sa très belle création Acta est fabula, puis trois formes courtes pour Faits d’Hiver les 29 et 30. Rencontre avec le directeur du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape. 

Je voulais prendre des nouvelles de votre centre, comment va t-il ?

Le centre n’est pas complètement endommagé, mais oui, une partie est abimée malheureusement ! Il y a une poutre principale qu’il faut réparer, et tout ça va prendre un peu de temps… Cet été on va occuper les parties qui sont encore exploitables, mais tout ça sera bientôt rétabli. Ce qu’il faut dire c’est que ce n’est pas qu’une question de travaux, il faut collaborer avec tout le comité de sécurité. L’idée c’est vraiment, à l’aide de la DGCA, de transformer réellement ce lieu, de l’ouvrir davantage. Comparément à ce qu’il était en 2016, avec la création du parvis deux ans après, on aimerait aujourd’hui créer une sorte de manège d’entrée et de sortie pour le public. On va essayer d’utiliser ces travaux pour transformer le lieu.

Alors aujourd’hui, pendant cette durée de travaux, vous répétez où ?

On répète dans un gymnase, qui est l’ancien CCN de la ville mais malheureusement l’équipe administrative est assez éloignée de nous, dans un bureau de centres sociaux. Mais on persévère, on tient, on sent un bon élan au sein du groupe !

Et puis vous aviez une affiche incroyable à Paris en janvier, avec deux programmations et quatre spectacles, dont trois (PlayBach (2010) Loom (2014), Eddies (2015) ) étaient présentés à Faits d’Hiver. Trois pièces qui formaient un corpus d’archives.

Ils nous ont demandé trois pièces courtes. J’aime cette forme parce que ça oblige à une création dramaturgique très précise, on ne peut pas bricoler ! Ça devient très soigné, et à la fois très excitant pendant plus de vingt minutes. Les deux dernières pièces, Loom et Eddies ont été créées pour la scène, avec une certaine lumière, un espace plus grand etc donc pour moi, rassembler les trois ça devenait quelque chose d’inédit ! Je me suis dit « on verra bien ce que ça donne ! », et effectivement, ça donne une impression d’archives. Mais j’avais envie de parler du rapport à l’autre, l’espace « entre », la fusion des atomes et molécules dans des frictions. Justement pour transformer mon bagage de danseur, j’avais besoin de passer par là. Ensuite, j’ai travaillé sur la notion du touché de l’autre, ce qui se crée lorsqu’on traverse l’espace qui nous sépare des autres. Cet espace ne se fige pas, il a la liberté de devenir ce qu’il veut, et j’adore cet élément.

Il y a quelque chose de ludique dans vos chorégraphies, et beaucoup d’humour… Ça fait partie de vous ?

Complètement ! J’ai souvent laissé mon humour juif aller dans l’envers des choses pour mes chorégraphies ! Mais je suis à la recherche d’une certaine aisance, au delà de me protéger… Quand tout est chamboulé, voir les choses à l’envers et tout retourner ça aide beaucoup. J’en fais quelque chose de piquant, d’excitant, la plupart du temps je recherche un autre point de vue.

Dans vos spectacles, vous avez un rapport particulier à la musique, vous la coupez brusquement de manière très « crade » mais volontaire, on observe parfois un coté très kitsch, comment travaillez-vous la musique ? 

Je ne dirais pas « kitsch » !

On entend quand même Dalida à un moment ! (rires)Oui mais une Dalida coupée, transformée ! La vérité c’est que cette femme était complètement usée. « Laissez-moi danser » c’est très mélodramatique pour moi. En 2018, j’y vois presque quelque chose de politique ! C’est quelque part « laissez-moi vivre comme je suis ». Alors même si on délègue toute la journée qu’on est très libre, en réalité tout est très codé. Nous, les artistes on a besoin d’être libres vous le savez, mais évidemment qu’on a besoin de ces institutions. On n’a pas le choix.

Vous-même avez cette étiquette, vous êtes directeur du Centre Chorégraphique National, on imagine que cette étiquette vous sert quand même !Oui évidemment. Il faut apprendre à associer cette étiquette avec cette nécessité de créer en tant qu’artiste. Pendant six ans je n’ai jamais lâché, j’ai tout fait pour rester vivant artistiquement ! Je suis un transmetteur, je ne pouvais pas perdre ça. J’ai utilisé cette expérience professionnelle pour transmettre à mon public, à mes danseurs. Il fallait trouver ce « flow », ce dialogue, c’est ça qui m’excite au fond.

Justement, on connait vos danseurs et on les retrouve souvent ! Vous vous limitez à six danseurs maximum, pourquoi ?

Je me considère comme un chorégraphe de groupe, même si je fais des petites formes. Quand j’ai commencé, j’écrivais des pièces pour quatorze personnes environ, comme pour le « Ballet de Lorraine », ou le « Sacre » où c’était justement des pièces avec plus de dix danseurs sur scène. Par contre, quand je suis arrivé au CCN, j’ai monté une compagnie certes, mais j’ai eu le budget pour cinq danseurs permanents. Donc j’ai décidé de créer de temps en temps des projets à six ou sept, mais avec cinq danseurs, c’est plus confortable pour plonger dans cet accompagnement entre les danseurs et moi. Mais c’est vrai que de nature, je préfère faire des pièces avec beaucoup de danseurs, c’est ce que j’aimerais faire dans le futur ! J’aime occuper l’espace, le déchiffrer avec une chorégraphie beaucoup plus complexe, tout en gardant une intimité…

Quand va s’arrêter votre mandat de directeur du CCN ?

Je suis la nouvelle génération du CCN, donc j’ai un contrat de dix ans avec trois mandats renouvelables. Là j’attends le renouvellement de mon troisième mandat ! Et j’ai évidemment envie de continuer. Vous savez, pour défendre un projet artistique, dix ans finalement ce n’est pas très long. Pendant quatre ans, vous prenez vos marques, vous appréhendez les lieux, et finalement les deux premiers mandats passent très vite. Il faut prendre le temps de former les danseurs, comprendre ce que je fais moi au sein de ce projet, ce qu’on attend de vous dans ce poste de directeur, mais c’est aussi monter une équipe administrative… Mais c’est mon truc, je me sens dans mon élément !

Parlons d’éléments de fondation, vous avez un geste très emprunté à la culture hassidique, très Rabbi Jacob, c’était volontaire d’intégrer des gestes plus juifs qu’Israéliens ?Je ne suis pas un chorégraphe israélien, je suis un chorégraphe français. C’est important de le souligner. J’ai des origines israéliennes certes, et en étant laïque j’ai quand même une relation forte avec mes racines, et je l’ai découvert en chorégraphiant. Avant, je n’étais pas forcément attaché à ces origines là. Quand on travaille la danse en profondeur, vous avez ce quelque chose de « lointain » qui émerge dans votre imagination. Je danse depuis toujours, mais je dansais d’abord de la danse traditionnelle, dans des mariages, dans un certain rituel de fête, et cette empreinte de fête et de rituel, c’est une vraie empreinte sur mon corps. Pour moi, tout ça, je le dois à la culture juive. Cette pratique juive orthodoxe est très physique ! Cette physiqualité est vraiment très propre à cette culture. Il y a quelque chose qui relève de la perception de la divinité dans les corps selon moi, comme les juifs n’ont pas eu le droit de projeter une divinité de manière précise, cette divinité vit à l’intérieur inconsciemment. C’est comme si c’était une trouvaille en chacun de nous. Tout ça, je le porte en moi.

Pour les trente ans du CNN à Chaillot, vous avez fait ce truc génial de caricaturer tous les chorégraphes en un geste ! Alors vous, ce serait quoi votre geste ?!

J‘ai fait le pas de la Hora, un pas de danse folklorique ! (rires)

Visuel :

© Amandine Quillon