« We’re Pretty Fuckin’Far From Okay » : les peurs de Lisbeth Gruwez

30 novembre 2017 Par
Simon Théodore
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Le 29 novembre 2017, Lisbeth Gruwez présentait au Pole Sud de Strasbourg l’une de ses pièces, créée en 2016,  We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay. Influencé par le septième art, ce spectacle de danse contemporaine d’une heure met en scène deux individus soumis à la peur.

Le public prend progressivement place dans la salle du Pole Sud. Alors que les lumières se tamisent, les chuchotements se font de plus en plus rares. Dans la pénombre du décor épuré, deux individus, un homme et une femme, patientent, assis sur une chaise dont ils auront de la peine à s’extirper. En guise de simple ambiance sonore, des soupirs et des halètements de plus en plus rapides. Les corps de Wannes Labath et Lisbeth Gruwez se meuvent lentement, les bras vers le haut ou brassant l’air, le regard perdu, comme s’ils cherchaient à se débarrasser de quelque chose que seul ce couple pourrait voir. Ainsi, débute cette représentation durant laquelle les spectateurs observeront, scruteront les gestes de ce duo d’interprètes soumis à la plus terrible des sensations : la peur.

Les premières minutes de We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay sont longues. Le rythme se veut pesant et lent mais se débride en même temps que la gestuelle des comédiens. Chassant des êtres volatiles imaginaires, mimant des démangeaisons ou se recroquevillant sur eux-mêmes, la chorégraphie évoque les réactions face à la peur ainsi que certaines angoisses présentes dans des productions cinématographiques comme Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock (1963). Appuyant ce malaise, les mouvements des danseurs ne sont pas synchronisés. Ensemble sur les planches, chacun est plongé dans son monde, ses frayeurs et ses hantises. Renforcé par des décors minimalistes et cette ambiance faite de bruits de scies, la folie gagne jusqu’à ce que les deux êtres soient réunis.

Après la frénésie du premier acte, le temps où les deux corps se retrouvent perd de son efficacité. Ce couple se touche, s’appuie l’un contre l’autre mais, paradoxalement, se repousse. La prestation physique est assumée mais l’enjeu semble difficilement compréhensible, impactant alors l’intensité de la performance. S’extirper de leur siège est devenu une fausse libération et, durant la dernière partie de la pièce, les planches apparaissent comme l’ultime lieu de leurs craintes. Grâce à une mise en scène et des jeux de lumières travaillés, leur espace vital se réduit progressivement et chaque geste, chaque mouvement, doit alors s’adapter à ces nouvelles contraintes géographiques. Redevenue asymétrique, et tandis que l’atmosphère s’alourdit, la chorégraphie redonne du souffle à cette danse contemporaine et permet aux spectateurs d’incarner les témoins d’une sorte de huis clos intimiste et presque angoissant…

En s’inspirant de l’un des plus grands réalisateurs de cinéma, la chorégraphe et danseuse belge Lisbeth Gruwez cherche donc à représenter les peurs à travers la danse. À la fois perturbant et raffiné, et malgré des frontières parfois poreuses, ce projet ne glisse jamais vers la violence et l’horreur. En dépit d’un milieu de représentation moins captivant, We’re Pretty Fuckin’ Far From Okay tient son intérêt dans cette recherche de représentation de « sensations fortes » et cette dysharmonie des corps mouvants.

Visuel : Affiche du spectacle