Voir rouge avec Wen Hui au Théâtre des Abbesses

29 septembre 2017 Par
Bénédicte Gattère
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La chorégraphe chinoise Wen Hui, née en 1960,  revient sur l’histoire du communisme et de la danse en Chine avec la pièce « Red », jouée au Théâtre des Abbesses dans le cadre du Festival d’Automne. Dans son spectacle, elle s’attache, non sans humour, à revenir sur l’épopée du Détachement féminin rouge, grand ballet de propagande maoïste.

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En 1994, la chorégraphe et danseuse chinoise fonde avec le réalisateur de films documentaires Wu Wenguang le Living Dance Studio. On connaît le théâtre documentaire mais on peut parler, en voyant le travail de Wen Hui de « danse documentaire ». Pour la création du spectacle, elle est partie  d’interviews de témoins de l’époque où était joué Le Détachement féminin. À ce matériau quasi-ethnologique, elle a ajouté des documents d’archives. Photographies, extraits du film tourné à partir du ballet et pages de manuels pédagogiques sont également projetés sur une toile blanche tendue en fond de scène. Sorte de théâtre dans le théâtre, avec un rideau de velours rouge qui l’encadre, cet écran permet de fondre le passé dans le présent. Le dispositif est très bien pensé : il permet aux quatre danseuses sur scène (dont Wen Hui) de littéralement faire corps avec l’Histoire. Elle devient alors mouvante, prodigieusement accessible, à portée de main, lorsque les danseuses s’enroulent dans le tissu blanc, y disparaissent pour mieux en ressurgir, jouent avec lui, effacent l’image projetée en marchant sur la partie à terre ou la froissent en saisissant la toile. Elle devient comique lorsque les danseuses reprennent les gestes répétés parfois jusqu’au grotesque des images du ballet projetées sur l’écran.

Il est question dans cette pièce de totalitarisme, de privation de liberté, que ce soit dans la sphère publique ou dans la sphère privée pour les femmes. Cependant, sont évoquées également les écarts pris avec le système. Car le ballet pensé pour exalter les sentiments révolutionnaires du peuple chinois exaltait en réalité bien d’autres passions. Pour les hommes, certaines de ses passions étaient érotiques, à voir ainsi toutes ces femmes, si vaillantes, armes à la main, exécuter si parfaitement leurs exercices, moulées dans leurs uniformes aux shorts courts. Et la danseuse star, habillée en rouge, pouvait symboliser bien d’autres flammes que celles du communisme… Peut-être même celle de la liberté, avec ce grand jeté emblématique, repris pour l’affiche du spectacle qui s’est joué partout, au fin fond des campagnes, et plus de trois mille fois dans tout le pays ?

C’est dans ces interstices de l’Histoire, racontée par les danseurs et diverses personnes interrogées, tous plus ou moins âgés aujourd’hui, que se glissent les danseuses de Red, jeunes et moins jeunes. Elles parlent aussi sur scène de leur vécu à elles, de ce que leur a laissé comme empreintes le régime communiste. L’une d’entre elles, dans une scène formidable, raconte ainsi comment son professeur de danse folklorique forçait ses élèves à diviser l’espace en huit points bien distincts. « 3-8-2-1-8-2… » : l’enchaînement elliptique et tyrannique est rejoué ici jusqu’à l’épuisement par la petite fille devenue grande. Car c’est cela aussi grandir, que ce soit pour un peuple tout entier ou un pour un individu : prendre cette distance critique avec ce que l’on a été.

La mémoire est dans les corps. Elle ressurgit parfois de manière cruelle ou le plus souvent de manière drôlatique dans Red. Elle est rejouée sur le plateau pour être mieux comprise, évacuée, digérée puis oubliée et ainsi laisser place à de nouvelles images. Bien que la pièce se centre sur le passé, ce serait dommage en effet de ne pas mentionner les très belles trouvailles de gestes, de figures, d’épuisements, de corps-à-corps et d’enchaînements qu’offrent les interprètes, faisant le grand écart entre ballet maoïste caricatural et danse contemporaine dans ce qu’elle a de plus intime et de plus puissant.

Visuel : © Richy Wong