Viktor, le jour où Pina est devenue italienne

8 septembre 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 0 commentaires

C’est une drôle d’ouverture de saison. Deux théâtres qui se font face, la Ville et le Châtelet qui tous deux vont être fermés pour travaux courant jusqu’en 2018. Au Sarah Bernhardt, les serveurs s’inquiètent du vide à venir. Et c’est une mémoire qui est venue, elle, faire le plein. Dans un travail de perpétuation du répertoire, les deux théâtres ont choisi de programmer de concert Viktor de Pina Bausch, une pièce créée à Rome, entre filiation et rupture, idéale avant les grands travaux.

Note de la rédaction :

Nous sommes quatre ans aprés Nelken, six ans aprés 1980. La chorégraphe disparue en 2009 a depuis longtemps déjà le gout pour les accumulations non nauséeuses : le rose pas fillette, les fleurs flamboyantes, le sombre de la terre, les lignes à peine dansées, les robes en soie années 40, et on pourrait continuer jusqu’à l’infini. Viktor a donc trente ans tout juste aujourd’hui, et si Pina n’est plus, la Tanztheater Wuppertal compagnie est. Ils sont une trentaine, un mélange d’anciens et de nouveaux, certains ici n’ont jamais travaillé avec Pina Bausch, c’est Dominique Mercy, ici, chapeauté et installé à table comme un vieux mafieu, qui transmet, qui a transmis.

Comment garder le chef d’oeuvre intact sans le plonger dans le formol. Comment faire vivre ce qui est le patrimoine d’une morte ? Les bras de Julie Shanahan en tombent dès la première image où elle arrive, manchote, robe ceinturée rouge, sourire lumineux, tandis qu’autour d’elle se dressent des murs de terre ,et qu’un homme, Jan Minarik, est un fossoyeur patient.

Qui est Viktor ? Peut être une jeune femme rousse qui hurle, le visage caché par les pierres. Peut être ce croque mort qui marrie les cadavres et propose « d’embrasser la mariée », peut être tous : les danseurs et les figurants : une dizaine de « papis-glamours ». Car du glam il en y a. Comme toujours a-t-on envie de dire. C’est beau : les talons hauts, les cheveux longs, les robes à la bonne longueur qui font les courbes divines. Pina avait ici pris de la hauteur, offrant même une scène de voltige dans une Rome où les chevres passent en coup de vent et où rien ne va, puisque la machine à café est cassée.

Pendant trois heures, les images en chassent d’autres avec une fluidité d’une précision militaire. Comment passe-t-on d’une scène de beurage de tartine spectactulaire à un clair obscur qui annonce Two cigarettes in the dark ( 1985) ? C’est la force du travail de cette compagnie, un mélange de danse et de théâtre pour dire le cirque du monde au travers des rapports souvent compliqués entre les hommes et les femmes. L’humour mord ici plus fort que les petits chiens qui sont mis en vente aux enchères. Nous sommes à quelques métres de la fontaine de Trevi, un vendeur de cartes postales insiste dans le public, mais la tension avec l’Allemagne est toujours là. Si il y a bal, en ligne et en face à face, ce sont bien des morts-vivants qui nous parlent ici, au fond de ce trou immense. Le fascisme et le nazisme forme un pas de deux en ligne de fond. Et finalement, quand Dominique Mercy attend pour la deuxième fois « Seul » et cette fois-ci sans cri, c’est l’angoisse des heures sombres qui elle hurle.

Visuel : DR


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