Tatiana Julien transforme la Sainte-Chapelle en dancefloor

23 juin 2018 Par
La Rédaction
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Ce Vendredi 22 juin, la chorégraphe Tatiana Julien clôturait June Events et en partenariat avec Monuments en mouvement; une installation chorégraphique et concert dansé immersif, qui nous vise à distance.

Par Julia Palombe

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Chorégraphe et interprète, associée à l’Espace des Arts, scène nationale de Chalon sur Saône et Art Danse CDCN Dijon Bourgogne Franche-Comté, Tatiana Julien transforme depuis plusieurs années des espaces publics (jardins, halls, musées…) en cour de (ré)création. Elle mixe les arts, et inclut dans sa démarche des danseurs professionnels et des amateurs, comme dans « La Mort & l’Extase » ou encore « Prière de ne pas détruire » au Musée du Louvre en 2016. Elle interroge la forme et ambitionne de remuer le fond, au travers de performances participatives et interactives. Faire danser et raconter le monde, telle est la mission qu’elle s’est donnée.

Turbulence est programmé ce 22 juin 2018 en clôture le Festival June Events. Le choix du Château de Vincennes comme décor naturel offre des perspectives grandioses et spectaculaires. En arrivant, l’équipe nous accueille avec des bandeaux de fleurs dans les cheveux, le soleil brille à l’horizon, l’air est frais, la promenade jusqu’au donjon est lunaire. Là, le public se voit distribuer des casques audio, qui donnent à tous une allure de DJ, image drôlement décalée avec la noblesse du lieu historique.

Un danseur ouvre la rencontre avec un discours, il parle à la cantonade, le public est familial, on ne peut retenir quelques soupirs d’impatience. Le manque de subtilité de cette introduction est toutefois contrebalancé par la beauté du donjon. Le froid commence à se faire sentir (aucune indication à ce propos, mais la majeure partie de « Turbulence » va se passer dehors et le vent nous glace les os). Avant de rentrer dans le vif du propos et de pouvoir découvrir l’installation chorégraphique au casque, un petit échauffement nous est proposé. Écouteurs vissés sur les oreilles (surprise, la voix du danseur est encore là, dans le casque !). Moment de relaxation en bonne et due forme : « Fermez les yeux, détendez votre cuir chevelu », le tout accompagné de sons identifiés (jouissance, bâillement, respiration). Il fait très froid et cela devient difficile de rester enracinés là dehors à tenter de ressentir un alanguissement qui se laisse désirer…

Le top départ est lancé à renfort de corne (l’instrument), et le public se faufile par groupe donné dans les escaliers, sur la passerelle, ou dans le donjon. La chasse aux danseurs est lancée ! Ici, sur une pelouse, à travers une fenêtre on aperçoit un interprète en short et tee-shirt qui exécute des pas de danse classique, ports de bras, développés et ronds de jambes, sourire figé aux lèvres. De l’autre côté, sur l’esplanade au loin, une danseuse à moitié nue, avec un petit short en jean et une coiffe de plumes violettes sur la tête prend la pause, majestueuse et le port de tête haut. Là, sur la coursive une danseuse moulée dans un legging doré accomplie avec prétention un catwalk jazzy à l’allure dynamique et régulière. Pas de cohérence chorégraphique donc, et pas d’interaction avec le public, mais plutôt une volonté de sortir la danse du cadre et de proposer de nouveaux horizons, de stimuler l’imaginaire. On peut déplorer peut-être un manque complicité entre les interprètes et le public, face à ces matériaux chorégraphiques isolés.

Le voyage sonore est composé de textes philosophiques, d’extraits d’interviews, de cours de danse. Le performeur du début avait raison « C’est de l’art contemporain, c’est n’importe quoi ! ». Plus sérieusement, le voyage sonore fait certes très égo trip individualiste, et en même temps il permet des moments de grâce où la pensée du spectateur rejoint par magie le texte qui soudain fait irruption dans les écouteurs. À méditer…

Tatiana apparaît dans l’angle d’une meurtrière du château, chevelure courte blonde platine, qui bondit sur une sorte de parking abandonné près de la route goudronnée. Elle offre une danse contemporaine syncopée et répétitive, dont on peut regretter que ce soit la seule occasion donnée de lire son langage chorégraphique propre. Il y a aussi des danseurs amateurs qui apparaissent en contre-bas dans l’herbe, sautillants, ou lovés les uns aux autres. Inhabituelle constellation humaine quasi surréaliste qui forme comme un bouquet de fleurs sur le champ, vue d’en haut.

La deuxième partie se déroule dans la sainte chapelle dont le plafond en vitraux est époustouflant. Au fond de la pièce, Alex Rigaud joue sa musique électro, entêtante et pulsée. Le public est debout, naturellement il se met d’abord en cercle et laisse le centre aux danseurs revenus épouser les pulsations sonores de leurs corps à présent totalement lâchés. L’énergie dégagée par les performeurs est impressionnante, mais petits à petit les spectateurs osent, et se mélangent.

Tatiana a réussi son pari : les gens se laissent doucement aller à un mouvement libre, désinhibé. La magie du dancefloor opère, tandis que la nuit tombe au château…

visuel : (c) Rodolphe Jouxtel