Seconde édition du festival Danse Péi à La Réunion

1 juin 2012 Par Sophie Lesort | 2 commentaires

Un festival international éclectique dans des lieux atypiques sont les leitmotivs de cet événement consacré à la danse contemporaine qui se déroulait du 14 au 26 mai dans plusieurs villes de La Réunion et proposait des spectacles et ateliers gratuits de toute forme et de tout style.

C’est l’hiver ici et pourtant la chaleur y est douce, les bougainvillées sont en fleurs et le lagon de la plage de l’Ermitage offre toujours son lot de poissons exotiques. C’est donc la saison idéale pour programmer un festival de danse contemporaine sur des places, des plages, des allées et des marchés de villes aussi différentes que Saint Paul, Le Port, La Saline, Trois Bassins, La Possession et Saint Leu.

Contrairement à ce que nous pensions au préalable, Danse Péi ne s’adresse pas uniquement aux populations des bas, mais intègre aussi à son affiche des petits bourgs des hauts ce qui donne l’occasion à des habitants de ces lieux éloignés des grands axes routiers de découvrir un art dont la plupart ignorent à peu près tout. Car, outre des artistes locaux et internationaux invités avec leurs pièces respectives, de nombreux ateliers gratuits permettent aux amateurs, semi professionnels ou professionnels, de s’initier au hip-hop, à la danse contemporaine ou au tango avec, à l’appui, une restitution du travail effectué pendant une semaine.

Ce concept novateur à La Réunion est né l’an dernier grâce à l’énergie, la détermination et l’intelligence de Mélisande Plantey dont les études puis l’expérience acquise auprès de l’espagnol Juan Eduardo Lopez (entre autre) lui ont apporté la maturité d’une grande professionnelle afin de convaincre les collectivités de soutenir financièrement son projet, d’élaborer une programmation diversifiée et ainsi de proposer différents langages de la danse contemporaine. « J’ai été formée à l’école des producteurs et non à celle des artistes, d’où le fait que, dès la première édition de Danse Péi, j’ai osé mettre la barre très haut. C’est à dire ouvrir toutes les portes de cet art afin que le public, qu’il soit néophyte, averti ou

professionnel puisse s’enrichir, se nourrir et être conquis par la qualité artistique des compagnies programmées. La gratuité des ateliers et des spectacles est pour moi une certaine façon de rendre à cette île tout ce qu’elle m’a apportée pendant ma jeunesse. On mutualise, on est ensemble, on sensibilise la population en espérant la faire rêver et susciter soit de nouveaux artistes, soit de nouveaux spectateurs. Quant au fait d’investir les villes et des lieux improbables, c’est à mon avis une autre façon de prouver que nous devons aller vers les gens pour casser les tabous, pour leur démontrer que l’art est accessible à tous et qu’il n’est nul besoin de posséder les clés et les codes de la danse contemporaine pour ressentir une émotion, percevoir un message, être sensible à une image ou au mouvement du corps dansé » confie Mélisande, la directrice de Danse Péi.

Les artistes
Et effectivement, nous avons vécu d’intenses moments d’émotion, de rires et de mémorables échanges entre les artistes et la population. Dans les hauts de Saint-Leu, à Grand-Fond, sur une place qui surplombe l’Océan Indien, les habitants ont honoré l’ouverture de l’événement en venant nombreux assister à la pièce de Yun Chane (Réunion) : « Mot à maux », un charmant duo suivi par le sculptural Giovanni Paroumanou (Réunion) avec sa création « Rasine mon Kèr » qui conte ses origines dans un hip-hop athlétique et sensuel. Une dame partage ses fruits avec moi, un enfant esquisse quelques pas de danse sur le bitume, d’autres sont éberlués par un tel spectacle. Le soleil se couche vers 17h45 et le ciel se transforme en brasier. Les couleurs sont irréelles, magnifiques.

Le lendemain, dans les bas, au débarcadère de Saint-Paul, (la plus grande commune de La Réunion, dont le marché du vendredi et samedi matin est le plus beau de l’île), il fait encore très chaud à 16h30 et le tapis de danse est mou et bouillant. Pourtant, Claudia Miazzo et Jean-Paul Padovani de la cie Tango Ostinato (France) évoluent avec une tendresse, une sensualité et une technique infaillible. Il est beau, elle est délicieuse et leur duo ne fait en rien ressentir les difficultés engendrées par la température et le soleil de plomb. Ils semblent seuls au monde pour explorer les formes du tango argentin.

Le soir, toujours à Saint Paul, place à une idée originale avec un spectacle de natation synchronisée à la piscine municipale proposé par les toutes jeunes filles du club des Aquanautes et des Albatros. Rien de plus normal que d’intégrer ce sport à Danse Péi puisque la grâce et la danse sont le lien entre les mouvements très rigoureux qu’impose cette discipline.

Samedi, face à l’office du tourisme de Saint-Gilles, ville touristique par excellence qui malheureusement perd de plus en plus son authenticité, les quatre danseuses du collectif ALEAA (Réunion) investissent les vitrines d’une boutique de luxe sous la houlette de la chorégraphe Nelly Romain pour ensuite se réunir et créer des barrières dansantes sur la place. Les spectateurs se dirigent ensuite sous le ravissant marché couvert pour la suite du programme.

Une foule compacte s’est agglutinée et s’assoit sur des nattes posées à même le sol. Entrent en scène Sharon Fridman (danseur et chorégraphe israélien) et Arthur Bernard Bazin (France) de la compagnie Project in Movement (Espagne) pour un duo époustouflant de beauté, de passion, d’énergie. Tel un pantin ou une poupée de chiffon, Arthur lâche son corps soutenu et maitrisé tout d’abord par le regard de Sharon. S’engendrent des mouvements doux, violents, improbables qui sont sans cesse liés les uns aux autres sans une seule fois provoquer une cassure. De ce lien, nait une pièce splendide où l’impulsion de l’un ou l’autre des danseurs en sont la dramaturgie. Très concentré, car si l’un flanche, l’autre s’écroule et pris dans le feu de l’action, Sharon s’est ouvert l’arcade sourcilière en frappant le sol. Le front ensanglanté, il poursuit sa danse pour clore ce duo avec un sourire radieux. A chacune de leur représentation (ils la joueront dans cinq lieux différents) un standing ovation paraphe cette œuvre étonnante. Un rare moment de danse magnifiquement bien interprétée dont l’intrigue est superbement dessinée.

S’ensuit une autre surprise jamais vue à La Réunion avec la compagnie Retouramont qui a investi depuis une semaine la charpente du marché couvert pour installer puis répéter un fragment de leur répertoire. Cette compagnie est spécialisée en danse escalade et ils vont offrir deux propositions de leur travail l’un à Saint Gilles, un autre grandiose au quartier Hélioptropes du Port plus la restitution d’un atelier au silo de Savanna. Dans les halles de Saint-Gilles, des cordes sont tendues dans la charpente et Fabrice Guillot (directeur da la cie), Nathalie Tedesco et Magdalena Bahamondes semblent danser dans le vide tant la grâce de leurs mouvements fait oublier qu’ils sont maintenus tels des alpinistes de haute montagne. Un rayon de soleil se faufile entre les poutres et éclaire comme par magie la prestation des trois fantastiques artistes. La marchande de légumes, ses copines et leurs marmailles, fans de la compagnie depuis une semaine, étant donné qu’elles ont suivi toute l’évolution de l’équipe, se faufilent à travers la foule pour embrasser chaleureusement ceux qui sont devenus leurs amis. C’est ça La Réunion ! Des gens adorables, toujours serviables et surtout tellement chaleureux.

Magdalena, Séverine Bennevault Caton et Laure Wernly glissent, dansent, se hissent, sautent, se balancent dangereusement en donnant le sentiment d’une liberté propre aux oiseaux. C’est stupéfiant de beauté, d’originalité et surtout de maîtrise de soi, car comme à Saint Gilles, elles font oublier outre la difficulté de tels mouvements, mais aussi qu’elles sont reliées à des cordes. Cette œuvre artistiquement et esthétiquement parfaite et basée sur la géométrie des lignes se termine alors que les quelques nuages devant lesquels elles évoluent se colorent d’une douce teinte rose due au coucher du soleil. Un rêve !Preuve en est dans le quartier Heliotropes du Port où, entre deux bâtiments de HLM où dans le jardin s’élèvent des Boénias (grands arbres dont les fleurs roses ou blanches ressemblent à des orchidées), Gérard Damour et Fabrice ont installé un enchevêtrement de cordes avec le ciel pour fond de décors. Ils ont préparé le spectacle « Clairière urbaine », pendant la semaine qui a suivi leur prestation à Saint-Gilles. Et là, la rencontre avec la population est troublante. Les gamins du quartier sont interpellés par ce qui s’annonce et assistent assidûment tous les soirs, après l’école, à l’évolution du travail. Avant de sortir, un monsieur n’hésite pas à donner les clés de son appartement pour que les danseuses rejoignent leurs cordes, une dame leur offre du café, des gâteaux, un couple coupe les plantes urticantes qui débordent de leur balcon afin que Laure ne risque pas de s’y piquer en s’en approchant… Il serait trop long d’énumérer les preuves de gentillesse déployées par les habitants de ce quartier. Par contre, il est important de noter qu’ils sont tous émus qu’un festival choisisse un tel lieu où il ne se passe jamais rien pour présenter le clou de Danse Péi. Le jour de la représentation qui clôt cet événement, Mélisande transforme des enfants en hommes sandwich afin de faire de la pub aux alentours et ils sont ravis d’avoir le sentiment de faire partie du spectacle, d’autres ont des tâches bien définies à exécuter. Et tout ce travail en vaut la peine car la pièce est si magique que les mots sont difficiles à trouver pour exprimer la surprise, la grandeur et la perfection de cette œuvre. La foule tout entière demeure silencieuse et ébahie bouche bée durant les 40 minutes du show. La restitution de leur atelier au Silo de Savanna fut tout aussi réussie alors qu’il ne s’agissait que d’amateurs qui n’ont pas hésité à gravir la hauteur de ce lieu pour proposer une chorégraphie périlleuse et toute en douceur.
Nous remontons dans les hauts pour rejoindre le marché de La Saline. La route est bordée d’Alamandas, d’immenses buissons de fleurs jaunes et des Trompes du diable trônent majestueusement dans les jardins. Ici, la nature luxuriante se déploie dans toute sa splendeur. Les achalandages de fruits et légumes locaux : ananas victorias, chouchoux, brèdes et herbes aromatiques… apportent une couleur supplémentaire à ce lieu. Au bout de la place, la cie EAAE (Madrid) soit les danseurs Elias Aguirre et Alvaro Esteban se transforment en insectes sauteurs. Leur danse exprime la relation entre les humains et ce monde de petits animaux. Le public très métissé ainsi que trois classes d’élèves sont sous le charme d’une telle rencontre. Nous aussi.

Retour en bas au Mail de Rodrigues, route perpendiculaire à la plage de l’Ermitage où le samedi, de 14 à 19 heures, un nombre impressionnant de compagnies séduisent un large public. Du hip-hop avec les lauréats du concours West Dance Péi. Le gagnant est le jeune Julinho de Trois-Bassins. Dans le même domaine les artistes locaux sont aussi présents : Ronde Capoera, MxM & OMG, Génération 430, NJ hip-hop & Soul Cit et Artefakt avec « Xy chair de peau » un charmant duo d’amour entre Céline Amato et Anthony Anna. Joyceline Lavieille trace les méandres du téléphone rose dans « Lulu, la veuve rose » de Valérie Berger. Quant aux élèves du collège Chaloupe de Saint-Leu avec les handicapés moteurs de l’IEM (Saint Louis) ils déclinent une proposition très émouvante et poétique sous la houlette du chorégraphe Eric Languet et de Maryya Evrad (Réunion). En fin de journée, on retrouve Eric, le directeur de la cie Danses en l’R, pour la première de « Attention Fragile », dansée par Florence Hoarau et Wilson Payet. Ayant perdu l’usage de ses jambes, Wilson se déplace et danse en fauteuil roulant. Florence joue avec lui, puis arrête d’un coup d’être complaisante et alors se dessine une histoire très puissante entre ces deux êtres qui s’étreignent, roulent et exécutent un duo empreint de sensibilité et de tendresse. Une très belle réussite.

Toujours souriante et gracieuse, Mélisande fait continuellement se déplacer le public suivant la pièce à venir. Et il s’exécute sans broncher. Pour « Instincts » de Yann Lheureux (France) les interprètes réunionnais, mauriciens et malgaches ont besoin d’un grand plateau pour dépeindre le dynamisme et la vitesse d’une pièce qui parle de l’urgence du moment. Ils sont tous les sept extraordinaires dans cet opus à couper le souffle.
Enfin, il serait indécent de ne pas aborder le Maloya à La Réunion. Florence Latappy et Didier Filo rendent hommage avec « Maloya metiss » aux grands-mères et ancêtres de l’île en racontant le quotidien de leurs époques. C’est drôle, charmant et la musique donne envie de se lever pour esquisser quelques pas.

Les ateliers
Après avoir parcouru une petite route sinueuse qui grimpe à la case Barrage de la Saline les hauts, des mères et leurs enfants participent à l’atelier : Danse en famille. Cette idée de réunir le noyau familial est due à Juan Eduardo Lopez, (Barcelone) dont l’objectif est, depuis 2002, de proposer en Espagne une approche ludique et conviviale de la danse. Et ce sont plus de vingt participants de tous les âges qui s’échauffent sous la direction de la danseuse Edith Chateau pour ensuite apprendre à gérer le mouvement grâce à des jeux improvisés. La marmaille est ravie de partager ces moments de grâce avec leurs parents et s’étonnent d’arriver à créer une petite chorégraphie.

A Trois Bassins, toujours dans les hauts, le réunionnais Giovanni Paroumanou dispense des cours de hip-hop à des enfants et des adultes de tous niveaux. Il fait frais vers 18 h 00 à la tombée de la nuit, mais la motivation est tellement omniprésente que la répétition de la future restitution devant le public prend corps par touches successives.

« Virages » un atelier distillé par la cie Tétradanse s’adresse aux clubs du 3 ème âge des hauts. C’est ainsi qu’au départ une vingtaine de femmes se sont inscrites à cet atelier qui se déroule à Saint Paul. Malheureusement, entre le bus à prendre pour descendre de Temps Rouge et les heures strictes de répétitions, elles ne sont plus que six pour le spectacle de restitution. Pour autant, cette finalité très réussie et fort émouvante leur a donné envie de continuer à découvrir les ficelles de la danse contemporaine. « Ca nous change la tête » déclare l’une d’entre elles qui a un trac fou avant d’entrer en scène. Elles sont merveilleuses et si surprises que tant de spectateurs soient présents pour les regarder au débarcadère de Saint-Paul.

Enfin, les 43 participants de l’atelier de tango dirigé par Tango Ostinato ont formidablement bien travaillé. Pour la restitution, ils envahissent une partie du marché forain de La Possession avec une maîtrise, un humour et une ouverture d’esprit hors pair.

L’équipe
Il est évident que pour gérer une telle manifestation qui accueille une vingtaine de compagnies locales et internationales, soit environ 200 danseurs professionnels pour un nombre impressionnant de représentations – du fait que les pièces ont été jouées dans chaque ville partenaire du festival – Mélisande Plantey avait besoin d’être accompagnée par une équipe dynamique. Entre les accords pour jouer dans la rue, les places à libérer de tout véhicule, les liaisons entre les lieux, l’installation des tapis de danse, la gestion des danseurs et du public, la diffusion de l’info dans les quartiers…. on pouvait compter sur l’énorme soutien d’Audrey Douteau (producteur générale), d’Adrien Frappier de Montbenoit (régisseur général), Vincent Lauvergner et Cyril Bartolino (runners) ainsi que Gérard Damour dont les connaissances en escalade furent précieuses pour la cie Retouramont. En complément à cette équipe toujours souriante, disponible et chaleureuse, seize bénévoles ont œuvré pendant ces 12 jours de festival.

Sur le plan financier, la commune de Saint-Paul en la personne de son élue à la culture, Suzelle Boucher s’est investie à plus d’un titre pour soutenir Danse Péi. Présente à toutes les représentations et ateliers concernant son territoire, Suzelle est dorénavant convaincue que la danse contemporaine doit continuer à se développer gratuitement dans la rue. Autres partenaires, le TCO (territoire de la cote ouest), la région, le département et le Ministère.

Au total, deux cents inscrits ont participé aux six ateliers, le festival a reçu plus de deux cents danseurs professionnels et l’on estime que pour les six jours de représentations un peu plus de 4 000 spectateurs étaient présents.

Une réussite totale autant sur le plan artistique qu’au niveau de la fréquentation et des échanges et rencontres entre les artistes et la population. Ce lien est précieux car il donne toute la dimension d’un tel événement totalement gratuit et démontre qu’aller vers les gens, leur proposer de la qualité, les surprendre et les respecter est à poursuivre et à développer afin que cette splendide île Bourbon, aux paysages entre mer et montagne, prenne une place prépondérante dans le domaine de la danse contemporaine.

Sophie Lesort

Crédit photos : Serge Leplège

Informations Pratiques


Liens: Le site du festival

Et en tournée : - Projects in movement ou compagnie Sharon Fridman à Paris Quartier d'été et au Festival de Marseille - Compagnie Retouramont le 9 juin à Saint Eustatche (Paris) - "Instinct" de Yann Lheureux en juin à Montpellier - "Somewhere, out there, life was screaming" d'Eric Languet le 24 novembre au festival Instances à Chalon sur Saone



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COMMENTAIRES:

  1. pignolet

    la reunion qui danse la reunion qui chante avec des artistes d exeptions comme giovanni paroumanou ou florence latappy et didier filo des concerts de jazz avec des groupes de valeur comme orphée ou nirina sulette, le service culturel de st paul serait_ il entrain d abandonner la masse inculte qui contribut a la bonne santée des tiroires caisses des organisateurs de spectacles pour se tourner vers l exellence????….

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