Sans titre : le geste cru et à nu de Tino Sehgal

4 avril 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

A l’occasion du festival l’Etrange Cargo qui se tient à la Ménagerie de verre, Frank Willens et Boris Charmatz reprennent l’un après l’autre Sans titre (2000), le solo que leur a confié Tino Sehgal. Tels deux magnifiques colosses aux pieds d’argile, ils se mettent dans les pas des plus grands chorégraphes du XXe siècle et s’offrent comme la matière brute et charnelle d’une exposition vivante de la danse.

Créé il y a plus de 15 ans, Sans titre est une pièce à la fois majeure et atypique puisque, selon les vœux de son signataire Tino Sehgal, elle ne peut supporter aucun moyen matériel de reproduction en dehors de sa propre restitution performative et de l’empreinte indélébile qu’elle laisse dans le corps et l’esprit des spectateurs. Si l’œuvre contient une réelle portée historique en explorant un catalogue de citations de mouvements parmi les plus emblématiques du répertoire appartenant au siècle passé, elle ne réside que dans l’ici et maintenant, seulement et simplement soutenue par la performance de son interprète et la réception de l’assistance.

Tout commence sous l’égide du Faune sensuel et anguleux de Nijinski évoquant la révolution opérée par les ballets russes de Diaghilev dans les années 1900 tandis qu’aussitôt la fièvre tellurique de Pina Bausch revisitant Le Sacre du Printemps de Stravinski emporte tout sur son passage. Suivront entre autres, de manière ludique et passionnante, l’élégance facétieuse et raffinée de Balanchine ou l’amplitude du geste minimale et élancé de Keersmaeker.

Rien de superfétatoire. Ni décor, ni costume, ni son. La nudité poussée à ses extrêmes limites. Entre les murs blancs des combles de la Ménagerie, comme partout où a été représentée la pièce, Tino Sehgal renonce à toute forme d’habillage au sens propre comme au figuré. Pleins feux sur la scène comme dans la salle donc. L’être s’expose au regard comme une matière sculpturale et bien vivante, qui, dans l’effort, halète, suinte, rougit, sécrète. Le corps s’affiche ainsi libéré, écorché, distordu, aérien ou reptilien, fort et fragile à la fois, sans complexe, dans une expressivité presque expressionniste.

C’est une réelle démonstration de force à laquelle se livrent deux interprètes prodigieux. Elle requiert une maîtrise absolue, une technique virtuose, une puissance physique et une disponibilité émotionnelle impressionnantes. Willens et Charmatz déploient une capacité vertigineuse à se lancer dans une suite épuisante de sauts et chutes répétés. Ils enchaînent une diversité folle de styles, d’écritures et d’états d’âmes. Ils suivent les mêmes mouvements et pourtant le solo ne paraît pas exactement le même car sa composition rigoureuse laisse heureusement place à la variabilité de l’interprétation personnelle et non univoque des deux artistes parfaitement habités apportant chacun sa touche, plus martiale et dramatique pour le premier, plus véloce et délicate chez le second.

La performance puissamment charnelle sidère. Pour Tino Sehgal, la danse est un médium qui stimule autant l’intellect que la sensibilité. Elle est à la fois mémoire et présent et c’est bien ainsi qu’elle a été reçue.


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