« Partita 2 » dans la discorde de Boris Charmatz et d’Anne Teresa de Keersmaeker

28 novembre 2013 Par
Amelie Blaustein Niddam
| 2 commentaires

Nous avions adoré le spectacle à Avignon et nous l’avons revu à Paris. Adulée, détestée, cette Partita 2 donnée dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre de la Ville ne laisse pas le public indifférent.

Partita2_3

Trois temps vont se déployer pour nous saisir : l’immersion, la séparation et la fusion. Dans un plateau plongé dans le noir, la deuxième Partita  pour violon seul en ré mineur, de Johann Sebastian Bach,  surgit. Elle impose son rythme et le silence. Le morceau est funèbre et il est fait de difficultés inouïes. Cette Partita est d’ailleurs connue pour contenir le mouvement le plus long de toutes les sonates de Bach. Une lumière nous aura auparavant guidés, prenant les allures d’une porte. Nous le savons alors, nous avons le droit de regarder et de nous sentir accompagnés.

Viendra ensuite le duo le plus inattendu de la danse contemporaine actuelle. Il n’y a pas plus grandes stars actuellement que Boris Charmatz et Anne Teresa de Keersmaeker : tous deux ont en commun d’avoir foulé le plateau de la Cour d’Honneur, la même année, en 2011, pour Enfant et Cesena. Mais entre Anne Teresa de Keersmaeker, dont la danse est extrêmement intérieure, et celle de Boris Charmatz, qui puise au contraire dans l’extériorité, on ne s’attendait pas à une rencontre.

Dans la structure, le spectacle nous ramène à la fois à Cesena et à Fase. À Cesena, car en 2011, Anne Teresa de Keersmaeker avait relevé le pari immense de faire une pièce comme une offrande au jour. Le spectacle débutait à 4 heures du matin, dans la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon, et se terminait à 6 heures au lever du jour. Il aura fallu deviner ce que l’on ne voyait pas pour avoir la chance de recevoir comme un cadeau cette pièce de groupe imposante. Dans Fase, elle étudiait avec une beauté inouïe la notion de cercles concentriques. Comme une toupie, elle venait s’enrouler autour d’elle même dans des boucles infinies.

Partita 2 vient alors puiser dans ces deux spectacles pour amener une étape de recherche dans la danse contemporaine. Eux deux vont danser, sans musique d’abord, pour restituer en pas la fragilité des cordes. C’est finalement dans une fusion agressive avec le violon que les mouvements reviendront en dernière partie.

Ici, aucune beauté, aucune facilité ne sont admises, nous sommes dans la radicalité et dans la raideur la plus pure. Tout est laid, et c’est bien là que se niche le sublime. Le plateau vide, les costumes mal taillés, le violon qui déraille. Tout est là pour accrocher le regard dans une parfaite résonance avec la difficulté d’atteindre la note juste.

Au sol, des cercles dessinés à la craie imposent un parcours aux danseurs. Sauf pendant la Chaconne (mouvement final de la Partita), ils ne rencontrent pas. Ils viendront s’affronter ensuite pour devenir chacun l’ombre de l’autre dans un jeu interchangeable. Le geste est fait d’angles, de sauts et de courses. Ici, on retrouve l’esthétique ardue et passionnante de Boris Charmatz.

Partita 2 est un grand spectacle qui vient interroger le statut de la danse au XXIe siècle. Il est exigeant et correspond parfaitement à ce que le Théâtre de la Ville doit programmer. Clairement abrupt en effet, il demande pour y accéder d’accepter une grammaire esthétique différente qui puise sa splendeur dans la disgrâce.

Les saluts s’accompagnent d’applaudissements dithyrambiques et de huées tout aussi fortes. Une pièce qui ne fait pas consensus et qui dérange, qui trouble par sa radicalité. En cadeau, le duo revient danser en avant-scène en nous regardant, et en nous souriant cette fois.

Partita 2 est clairement un spectacle d’avant-garde, provocant et percutant.

Visuel : © Anne Van Aerschot