Le sacre de Nijinsky au Théâtre des Champs-Elysées

5 octobre 2017 Par
Sarah Reiffers
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John Neumeier rend hommage à Nijinsky dans un ballet ambitieux et complexe, créé pour la première fois en 2000 pour le Ballet de Hambourg, dont il est le directeur. Un pari risqué, mais remporté haut la main.

Walery Photographie Nijinsky dans le Dieu bleu Ballet de Michel Fokine Création au Théâtre du Chatelet en 1912 Photo Annie Dalbéra

Nijinsky, cet être au physique androgyne entré au panthéon de la danse, retourne sous la forme de fantôme au Théâtre des Champs-Elysées où il avait présenté en 1913 Le Sacre du Printemps, ballet qui marqua le début d’une nouvelle ère de la danse. Il est incarné par plusieurs danseurs du Ballet national du Canada, qui s’empare avec brio de l’œuvre de John Neumeier, ballet flamboyant sur la vie et les hantises de Nijinsky. S’attaquer à un tel projet impliquait deux défis majeurs: comment, tout d’abord, faire renaître une personne et des mouvements qui n’ont jamais été filmés, seulement photographiés – comment reproduire le vivant et le mouvement à partir du mort et du figé, en somme. Et comment, dans un deuxième temps, raconter toute une vie en tout juste deux heures. Neumeier y parvient grâce à une maîtrise parfaite, enchaînant différents tableaux et faisant évoluer – et se croiser – les amis et relations de Nijinsky tout en évitant l’effet succession brute et ennuyante. Le tout est fluide, complexe, et mériterait de se revoir une deuxième fois pour en capter toutes les subtilités.

Avec Nijinsky, John Neumeier mise sur un décor simple qui oscille, tout comme son protagoniste, entre la pureté épurée du classique et la fragmentation et géométrie du modernisme. Nijinsky débute avec lenteur, une ouverture méta-théâtrale aux allures de miroir planté là, en face du public: dans une salle de l’Hôtel Suvretta House à St Moritz (Suisse), des couples entrent en scène, bavardent, prennent place. Comme nous, ils attendent l’arrivée du jeune prodigue Russe. Ce premier acte se construit selon un mot d’ordre: la tension. Artistique d’abord, alors que Nijinsky vacille entre un vieux géant, la danse classique, et un nouveau-né qui titube encore et qu’il câline, explore, et tente, malgré les critiques, de faire grandir. Ici et là, entre les pirouettes et autres ronds de jambe à terre, pointe ce nouveau genre, caractérisé par les mouvements saccadés et les corps cassés qui marqueront les débuts de la danse moderne. Personnelle, ensuite, puisque Nijinsky hésite entre son amant et mentor Serge Diaghilev et sa future femme, l’actrice Romola de Pulsky. Ici les corps se meuvent avec délicatesse et légèreté, s’effleurant sans cesse pour exprimer, avec justesse et poésie, l’amour et le désir naissant.

Et puis, lorsque débute le deuxième acte, toute explose. La guerre s’écrase en plein milieu d’une représentation pour ne plus quitter la scène. Les couleurs vives cèdent leur place au gris et au vert kaki des uniformes. L’amour disparaît au profit de la violence et de la folie. Et les corps, autrefois tendres et délicats, se durcissent et se déchaînent. Une montée en puissance qui reflète, aussi, l’arrivée irréversible d’un nouveau mouvement artistique: le modernisme, reflet fidèle d’une société brisée par la guerre et l’horreur humaine. C’est à ce moment là que Nijinsky atteint son apogée: John Neumeier excelle lorsqu’il s’agit d’exprimer la folie et le renoncement graduel d’un homme au monde, devenu fou et terrible, qu’il parvenait autrefois à enchanter.

Visuel: ©Wikimedia