Béatrice Massin revisite la « Messe en si mineur » de Bach

13 mars 2016 Par Flora Vandenesch | 0 commentaires

Quatre ans après Terpsichore, la chorégraphe et fondatrice de la compagnie « Fêtes galantes » signe un nouveau spectacle pour dix jeunes danseurs, présenté au Théâtre National de Chaillot. En perpétuel questionnement, Béatrice Massin explore les possibilités qui s’offrent dans le dialogue et confronte la danse baroque à la création contemporaine. Avec Mass b, elle s’attaque à des extraits de la Messe en si mineur, de Jean-Sébastien Bach, monument du répertoire choral et couronnement d’une vie dédiée à la musique sacrée.

Le plateau est plongé dans une demi-obscurité lorsque les danseurs s’avancent, ils marchent à deux ou à plusieurs, d’un même pas, s’accompagnent, enlacés, puis se détachent, un soliste tombe et se relève, défiant l’avenir. A la faible lumière diffuse du premier tableau, on distingue ces formes humaines qui traversent l’espace d’un bout à l’autre de la scène, semblables à ces êtres qui, par milliers, ont  traversé des territoires et les parcourent encore aujourd’hui, fuyant leur domicile vers ailleurs. La lumière changeante modèle la matière et les vivants de manière subtile et maitrisée. Elle vient d’en haut puis se déplace de coté, infime et légère, elle se déploie mais toujours en demi-teinte, ses lueurs douces évoquent l’atmosphère d’une veillée à la bougie, se mêlant aux couleurs harmonieuses, dégradés d’ocres et beiges indéfinissables, diluées dans l’entité visible. Bien que la symbolique s’impose avec intensité, le souffle ténu d’émotion abrité par les corps en mouvement vient à manquer et la force qui s’empare de ces figures à la dérive semble contenue, quasi défaillante, à l’aube d’une détermination en devenir.

A l’arrière-plan se profile un décor de formes géométriques aux contours réguliers et méthodiques, des cubes massivement suspendus au dessus de nos têtes aux blocs disposés sur la scène, comme autant d’emblèmes de la rigidité sociale dans le monde actuel, comme autant de diktats régissant la danse baroque très codifiée à la cour du VIII siècle. Quand s’élèvent les premières notes, l’air dans la pièce semble aussi rare que dans un couloir mortuaire. Puis, les cubes s’élèvent imperceptiblement, l’espace n’est plus encombré car les danseurs ont soulevé et débarrassé les blocs épars, la belle scène de Chaillot s’élargit et sans que l’on s’en soit aperçu, on respire à nouveau face à l’espace grand ouvert. C’est un bonheur de redécouvrir sous une forme nouvelle le travail des scénographes et plasticiens Fréderic Casanova et Caty Olive, deux complices de Christian Rizzo, avec qui Béatrice Massin collabore pour la première fois.

La chorégraphe s’approprie petit à petit l’étendue offerte, de l’ouverture au ballet final. Chaque mouvement grignote du terrain, chaque centimètre est dévoilé, conquis, dansé. Les dix interprètes – constamment présents sur le plateau dans Mass b - s’emparent de l’espace et l’occupent tout entier, renouant avec « les belles danses » dans l’allégresse, gai menuet, à deux ou trois temps, modéré ou rapide, ronde exaltée au rythme du mouvement musical incessant, virevoltant jusqu’à donner le tournis. Leur joie pure de danser sur la sublime Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach est communicative. A l’apogée, les voix du cœur expriment la résurrection de manière jubilatoire, portées par la vigueur des instruments, un inlassable continuo montant et descendant dans de longs passages orchestraux et les renversements de motifs de la fugue. Si l’harmonie rayonne dans plusieurs thèmes chorégraphiques d’une belle authenticité, l’interférence entre la Messe en si mineur et les extraits de musique contemporaine composée par Gyorgy Ligeti, qui viennent s’imbriquer dans la composition, donne lieu à des retombées incertaines.

Précieuse aux yeux de Béatrice Massin, l’ébauche d’un langage commun à partir de la matière baroque se dessine parfois à la faveur d’une rencontre entre les deux partitions. Et quelle belle démarche que d’imaginer les phrases musicales dialoguer ! L’ordre de la Messe en si mineur se trouve naturellement modifié par cette lecture contemporaine. On ne peut pas dire pour autant qu’il soit profondément perturbé et livré à de nouvelles sensations. Il semblerait plutôt ici que le baroque règne librement, se déployant jusqu’à l’exaltation dans le tableau final. La joie est éclatante et la poétique du geste délicieuse dans Mass b. Mais ne saisit pas pleinement la dimension sacrée de la composition musicale, à la fois symbole mystique du divin et de la sublimité, et l’ensemble manque de volume – la musique assourdie, souvent trop basse – et de consistance, des propositions hésitantes aux fragiles figures.

Béatrice Massin, Mass b, du 9 au 18 mars 2016 Théâtre National de Chaillot.

Visuel du spectacle


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