Les soli du désir de Paula Pi

23 mars 2017 Par
Araso
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Pour juste trois dates dont la dernière est ce soir, le CND loge dans un écrin le petit bijou Ecce (H)omo de la chorégraphe et danseuse brésilienne Paula Pi. Une performance de recherche en constante évolution basée sur les Afectos Humanos de Dore Hoyer créés à Cologne en 1962. Un spectacle raide et exigeant qui pose la question du travestissement, de la légitimité et des sentiments avec un sous-texte sur l’érotisme et la sexualité.

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Sur le plateau nu et sombre Paula Pi apparaît dans la lumière des spots comme un papillon de nuit. Look de tomboy, cheveux ultra-courts, nuque rasée, visage nu, chemise et pantalon denim. Les jambes font de petits pliés, les mains battent. Paula Pi joue la vanité. On n’a pas besoin de le lire sur le programme, elle suinte par tous les pores de sa peau. Noir. C’est le tour du désir. Idem, le propos est plus que palpable.  Des coulisses émerge une composition de piano et de tambourin et cymbales de Dimitri Wiatowitsch. « Il m’accompagne partout » raconte Paula. « Vous ne le voyez pas, mais il est là avec moi. Je n’imagine pas danser sans lui ».

Voilà trois ans que Paula Pi, qui n’est pas issue de la danse mais de la musique classique et du théâtre, travaille le sujet des Afectos Humanos. Cinq soli, d’une durée de 4 minutes environ : la Vanité, le Désir, la Haine, la Peur, l’Amour. Dore Hoyer, chorégraphe allemande expressionniste et radicale, dont le travail s’inscrit à contre-courant de tout ce qui se faisait à l’époque et d’une certaine esthétique, s’est suicidée le 31 Décembre 1967. Seule et ruinée, elle avalé un poison ramené d’un voyage en Amérique du Sud.

Cette histoire Paula Pi la raconte dans un français plus que parfait. Dans l’intermède parlé qui suit les deux premiers soli, son phrasé simple envoie une charge émotionnelle dans une sobriété folle. Quelque chose dérange, peut-être est-ce le spectre de Dore Hoyer… -il existe entre les deux une certaine ressemblance physique. Paula Pi n’en n’est pourtant pas à son premier portrait. « J’adore les femmes » explique-t-elle.

Dans son monologue, Paula Pi fait les questions et les réponses. « J’aime bien brouiller les pistes » dont acte. Le titre de la pièce, originellement Afectos Humanos est devenu Ecce (H)omo. Qu’essaie-t-il de nous dire ? Omo, c’est le nom d’une vallée située au Sud-Ouest de l’Ethiopie classée depuis 1980 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il s’agit d’un site préhistorique où ont été trouvés des fossiles comme l’Homo gracilis, considéré comme d’une importance essentielle pour l’étude de l’évolution humaine. Et l’Ecce (H)omo de Paula Pi, c’est un peu une fouille archéologique, dont elle exhume petit à petit chaque trésor en modulant sa pièce en fonction.

Avec tout travail de restitution et de réappropriation se pose la question de la légitimité. « Je n’avais aucune justification, juste le désir de le faire ». Nouvel angle d’exploration, la question du désir vient se superposer aux autres. Extrayant de sa poche une feuille de papier aluminium contenant du maquillage, elle se dessine une barbe. «  Je la mets pour faire l’amour ». L’amour, c’est le prochain « afecto » qu’elle va danser. « Elle m’aide à me détendre, à détendre mon visage, mon bassin. Elle me permet de déplacer mon centre de gravité. » Joignant le geste à la parole, elle fait onduler son bassin. Et dans la salle, on a chaud. « Quand je fais les « afectos » il se passe quelque chose chez moi que j’ai du mal à saisir. »

Les Afectos Humanos/ Ecce (H)omo vont-ils continuer d’évoluer ? Les soli silencieux trouver un accompagnement musical ? Les costumes changer comme évolue Paula ? Dans ce spectacle où beaucoup de sujets se superposent, le choix de parler beaucoup de ce qui est périphérique (incompréhensible laïus du critique) et peu de ce qui est central pose question. Mais pas suffisamment pour faire ombrage à la puissance scénique et à l’intelligence du travail de la chorégraphe/interprète dont on attend impatiemment le prochain opus.


Paula PI, Ecce (H)omo au CND du 21 au 23 Mars 2017

De et avec
Paula Pi
Regard extérieur, accompagnement et scénographie
Pauline Brun
Collaboration dramaturgique
Pauline Le Boulba
Création lumières
Florian Leduc
D’après une chorégraphie original de
Dore Hoyer (© Deutsches Tanzarchiv Köln)
Musique
Dimitri Wiatowitsch
Transmission des danses
Martin Nachbar

Visuel © DR