Le génie de Bel, les facilités de Millepied, la délicatesse de Robbins pour un programme contemporain à Garnier

8 février 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 0 commentaires

C’est dans un Palais Garnier sous haute tension et encore abasourdi par l’annonce de la démission inévitable de Benjamin Millepied que se joue depuis vendredi un triptyque contemporain éclectique : Bel/Millepied/Robbins. Prises séparément les trois pièces vont du chef-d’oeuvre (Bel) à l’ennui (Millepied) en passant par la virtuosité (Robbins).

Tombe de Jérôme Bel  : du génie sous les huées

Jérôme Bel n’est pas un nouveau-né. Habitué depuis vingt ans des plus belles scènes dont celle de la Cour d’Honneur du Palais des Papes, il a depuis 1995 et son spectacle Jérôme Bel, insufflé l’idée que la performance est ce lieu où le corps rencontre une forme et que de cette rencontre naît l’imprévu, la magie. En proposant à trois danseurs : Grégory Gaillard (coryphée), Sébastien Bertaud (sujet) et Benjamin Puech (étoile) de choisir une personne qui jamais n’aurait pu monter sur scène de le faire, Bel explose les cadres et les lignes de la même façon que Benjamin Millepied a tenté de le faire, en voulant, oh folie, faire danser des noirs dans le corps de ballet. Pourquoi Tombe ? Ne voyez pas là un titre sombre mais une référence au décor de Giselle qui est là, sur scène. Deuxième acte, Giselle est un fantôme et Albrecht venant visiter sa tombe la rencontre. Bel nous offre un portrait de l’Opéra. Un portrait réalisé en trois versions d’un pas de deux réinventé. Une caissière devenue baby sitter, noire qui découvre les ors et les velours du lieu, qui dansera dans la poursuite en ayant en tête que devant elle, le parterre est une forme « d’enfer ». Il y aura une rencontre entre Sébastien Bertaud dansant avec Sandra Escudé, dans son fauteuil roulant. Il y a aussi la trace du travail que Benjamin Puech a fait avec Sylviane Milley, 84 ans, spectatrice depuis 60 ans et qui, depuis 24 ans, venait saluer Benjamin. On la voit, filmée, fragile, soulevée dans les bras de l’étoile. Quel rêve peut-il être plus beau ? L’ensemble  est une folle hybridation qui est à la fois un hommage magistral à ce que représente Garnier et une leçon sur l’histoire et l’évolution de la danse. De façon caricaturale, la pièce fut huée en bas, et applaudie plus l’on montait. De l’enfer au Paradis, Bel a choisi le rêve qui nous rapproche d’un monde où les frontières sont abattues.

La nuit s’achève : les agréables voluptés de Benjamin Millepied

Au piano, Alain Planès se lance pour la Sonate n°23 op.57, Appassionata de Ludwig Van Beethoven. Elle est perçue comme étant sombre et orageuse. Sur scène, six couples vont se rencontrer, s’échanger, s’aimer et se troubler. Les étoiles Amandine Albisson et Hervé Moreau forment un couple impressionnant de fluidité. Sae Eun Park, Marc Moreau, Ida Viikinkovski et Jérémy-Loup Quer ne déméritent pas. Le décor est une série d’ouvertures rassemblées par une structure. Alors, c’est joli, très joli. Les envolées aux accents jazz sont impeccables, les piqués, les jetés, et les portés sont d’une technicité irréprochable. Mais aucun contrepoint, aucune raideur ne vient troubler ses relations qui semblent être dénuées de tourments. Et pourtant, la musique dit l’inverse. Benjamin Millepied offre ici une oeuvre facile qui ne peut pas déplaire. C’est beau, élégant, mais dans une distance trop forte avec le récit qu’il souhaite raconter.

Les variations Goldberg : Jerome Robbins et ses 32 obsessions

L’histoire raconte que ces variations furent composées par Bach pour pallier les insomnies de son commanditaire, le Comte de Keyserlingk. C’est un morceau fou, aux prises de risque démentes que Simone Dinnerstein va jouer sans jamais fourcher. C’est un morceau fait d’alternances, de  moments de recueillement, répétés et de variations virtuoses uniques. En 1971 Robbins a, avec un humour fou, traduit ce monument de la musique classique en un ballet délicat. Ici les teintes sont pastel, les tutus laissent vite place à des justaucorps à volants. Les garçons sont eux en académiques de couleur, rappelant l’univers de Jacques Demy.  La danse est comme toujours chez Robbins un mix incroyablement délicat entre la modern dance et un classicisme maîtrisé où la vitesse d’exécution, les alignements, les sauts sont époustouflants. 32 tableaux donc, tous différents, où l’on va du solo au plateau plein.  Si les étoiles brillent (Myriam Ould-Braham, Matthias Heymann, Marie-Agnès Gillot, Ludmilla Pagliero, Karl Paquette), elles n’effacent pas le talent du premier danseur Hugo Marchand. Le point d’orgue du spectacle est justement une série de trois pas de deux aux portés d’une difficulté folle liée à la rapidité d’enchaînement. Le tout virevolte et s’enchaîne sans que l’on s’en rende compte avec une cohérence et une habilité d’une haute tenue.

Visuels : © Benoite Fanton / OnP


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