Un Corsaire de Kader Belarbi sublime visuellement

21 juin 2017 Par
Sarah Lapied
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Mis en scène par l’étoile de la danse Kader Belarbi, directeur du ballet du Capitole de Toulouse, Le Corsaire, ballet épique inspiré d’un poème de Lord Byron, The Corsair, est une œuvre sublime visuellement mais pas aussi moderne que l’aurait souhaité son chorégraphe, à voir au Théâtre des Champs Elysées jusqu’au 22 juin.

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© F. Levieux

L’argument est simple mais puissant : un jeune corsaire tombe amoureux au premier regard d’une jeune esclave destinée à être vendue à un sultan, et décide de la lui dérober. Le sultan fera tout pour la récupérer, suscitant la jalousie de sa favorite, qui usera des pires tromperies pour anéantir le couple et humilier la jeune fille. Cette intrigue sera propice aux batailles épiques entre gardes royaux et corsaires en guenilles et aux circonvolutions amoureuses des jeunes tourtereaux, dans la tradition des tragédies classiques, domaine dans lequel Lord Byron est passé maître en écrivant Don Juan, quelques années après le poème du Corsaire.

Les lumières de la Méditerranée vue par Belarbi ne sont jamais franches, jamais aveuglantes : du palais du Sultan au navire des corsaires, toutes les scènes sont des demi-pénombres, des aubes et des crépuscules, entre chien et loup. La lumière vient du sol, dans de somptueux dégradés de pastels qui s’étirent vers le ciel, donnant aux personnages un relief particulier, à la manière des ombres chinoises. Les décors sont minimaux : de longues colonnes blanches en voiles évoquent à la fois le palais, la mer et le harem. Les costumes sont d’un goût et d’un raffinement extraordinaires, dans des camaïeux de bleu, de vert, de rose, d’orange, rehaussés de voiles satinés et de breloques argentées dignes des Milles et Une Nuits. La danse de la jeune Natalia de Froberville, qui campe la plus belle des esclaves, vient terminer le sublime : légère, gracieuse et fragile, ses pieds ne semblent jamais toucher le sol. Elle s’étire, emplit l’espace au-delà des limites de son propre corps, qui suscite le désir chez tous les personnages masculins et l’admiration du côté des femmes.

Et c’est bien ce corps de femme qui est l’enjeu de la pièce : alors que le corsaire tombe amoureux d’elle sans qu’elle ait eu à prononcer un mot, le sultan la voit comme la pièce maîtresse de son harem et la harcèlera jusqu’à ce que sa force ait raison d’elle. Lord Byron étant un misogyne assumé, symptôme, entre autres, de son temps – il a vécu entre 1788 et 1824 -, Belarbi dit avoir voulu insuffler de la modernité à la pièce et l’adapter à un public contemporain. Une louable intention qui fait de la scène de viol un moment particulièrement intense, dont la violence n’est pas masquée, et qui laisse la belle esclave mortifiée, blessée et humiliée. Pourquoi alors continuer de faire semblant de croire que l’arrivée immédiate de son amant, qui fera tout pour la consoler, peut suffire à lui faire oublier ce martyre ? De bras en bras, de mains en mains, la jeune fille n’est jamais autre chose qu’un objet, que l’on épie ou que l’on saisit, de gré ou de force. Il aurait été pertinent, dans une perspective contemporaine, de redonner une âme à ce personnage et de montrer quelle ténacité extraordinaire l’habite. Dans l’ensemble, les rôles féminins sont assez insipides, ce qu’une histoire d’amour aussi expéditive ne pourra jamais éviter.

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© F. Levieux

Ce manque de nuance, qui est le défaut principal de l’argument, est renforcé par « l’homogénéité » générale, que ce soit au niveau de l’intrigue ou de la musique, voulue par Belarbi, qui n’a pas apprécié les précédentes versions du Corsaire auxquelles il a assisté. La partition originale d’Adolphe Adam pour la mise en scène de Joseph Mazilier en 1856 a été repensée par David Coleman, mais reste peu marquante, au moins pendant les 30 premières minutes. L’accompagnement ne se pare de quasiment aucun accent oriental ou vraiment lyrique durant les deux heures que dure le spectacle, ce qui aurait redonné de la fraîcheur à une partition très académique. L’arrivée des gardes royaux redonne de l’ampleur à l’arrangement – dans l’ensemble, ce sont les rôles secondaires, et plutôt les rôles masculins, qui ont le plus de charme aux plans chorégraphique et musical. Les scènes de liesse et de camaraderie sont largement plus réussies que celles de désespoir, peu convaincantes car Natalie de Froberville joue toujours dans le même registre.

Heureusement, ce ballet est un crescendo : les premières scènes, qui posent l’intrigue, sont vite oubliées à partir du deuxième acte, qui s’ouvre avec un duel de danse purement technique et véritablement réjouissant entre les deux protagonistes, dans des solos très réussis. Le charme du corsaire Conrad fait peu à peu effet alors que sa danse devient plus enjouée et fougueuse. La belle esclave ondule comme une algue et semble oublier le dos raide et les bras tendus des salles de danse. Le sultan aux traits sévères est aussi puissant que virtuose.

Ce Corsaire contemporain est donc un véritable plaisir pour les yeux, mais pas toujours pour les sens : il manque un peu de la folie de Lord Byron, les émotions sont trop contenues pour que la pièce soit balayée du « souffle épique » que recherche Belarbi…

Le Corsaire
Ballet en deux actes sur un argument de Kader Belarbi, inspiré du poème de Lord Byron, The Corsair (1814)

Kader Belarbi :  chorégraphie, mise en scène
Adam, Arenski, Coleman, Lalo, Massenet, Sibelius :  musique
Sylvie Olivé :  décors
Olivier Bériot :  costumes
Marion Hewlett :  lumières

Corps de ballet et Solistes du Ballet du Capitole de Toulouse

Les 20, 21 et 22 juin, Théâtre des Champs-Élysées, 20h