Le Cargo plutôt perso de Faustin Linyekula au Tarmac

13 janvier 2017 Par
Camille Thermes
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Le Cargo de Faustin Linyekula est au Tarmac du 11 au 14 janvier et sera en tournée au Manège de Reims le 7 février. Une danse très personnelle sur le retour au village natal du danseur.

Le Cargo, Chorégraphie et interprétation : Faustin Linyekula Studios Kabako - création 2011 - Centre national de la danse

Le Cargo, Chorégraphie et interprétation : Faustin Linyekula Studios Kabako – création 2011 – Centre national de la danse

Sur scène, Faustin Linyekula s’avance seul, mais il sera rejoint par les ombres du village de son enfance dont les voix et la musique tapisseront le fond sonore de sa chorégraphie. Sous l’un de ses bras deux livres, sous l’autre un petit tabouret en bois sculpté; c’est l’accessoire de conteur. Car c’est justement par la parole que débute la création de F.L, qui s’assoit au micro pour annoncer son ambitieux projet: d’abord raconter son retour à Obilo, le village congolais de son enfance qu’il a regagné après de nombreuses années d’absence, mais surtout trouver une danse qui ne soit pas un récit, une danse qui peut-être précéderait les mots. Une sorte d’expression pure qui se situerait “en-dehors de l’histoire”, espère-t-il. Le chorégraphe livre en préambule les doutes qui l’animent à propos de la capacité de la danse, et plus particulièrement de sa danse depuis toujours tournée vers l’histoire du continent africain, à influencer le cours des choses. “On meurt encore de la peste en République démocratique du Congo. Mais qu’est-ce que ça change si je raconte ça?” s’interroge-t-il devant nous. Alors face à cette lucidité désespérante il décide de danser, seulement danser dit-il, pour essayer de retrouver grâce à la mémoire du corps les souvenirs, le train, le terrain de football et les chorégraphies qui n’existent plus dans le village de son enfance.

“Ai-je dansé?”
Loin de ne privilégier que l’art chorégraphique, pourtant, F.L emploie de nombreux moyens d’expression, auxquels on a parfois du mal à trouver une justification. Alors qu’il se demande lui-même si, depuis plus de dix ans, il a réellement dansé et pas seulement raconté des histoires (« Ai-je dansé ? »), le chorégraphe fait le choix de cumuler plusieurs éléments artistiques. Peut-être un peu trop pour nous laisser entrer dans la chorégraphie. Au-delà du corps il y a donc le conte, mais aussi le cri et le chant, qui surgissent des souvenirs de F.L pour scander la chorégraphie. Puis le danseur manipule des livres, un micro, un ordinateur. Ce dernier, posé sur le devant de la scène, se fait surtout remarquer alors que le danseur s’interrompt pour mettre de la musique, et à la fin du spectacle lorsque F.L tourne vers nous l’écran où défilent des photos de son village. On comprend la volonté de faire partager une existence de façon intime, mais mis à part le fait qu’il est difficile de distinguer les images si l’on n’est pas suffisamment près, on a du mal à saisir l’intérêt du dispositif.

Ce qui est sûr, c’est que c’est à travers une création très personnelle que F.L tente de convoquer ses souvenirs. Entrant en résonance avec les danses traditionnelles fantasmées de son enfance, les gestes arrêtés, l’énergie contenue, la danse tourmentée de l’artiste traduisent assez logiquement le caractère introspectif de son projet. Mais cette exploration de la mémoire a pour défaut de résister par moments à l’extériorisation. Et si l’émotion semble bien réelle chez F.L, dont la danse formule bien les combats d’un homme avec sa mémoire, elle ne parvient à se partager que par épisodes avec la salle. Et c’est finalement par la voix de l’introduction et les cris irrépressibles du danseur que l’on ressent le plus cette agitation intérieure, alors que l’on aurait bien voulu, justement, être plus touchés par la danse.
En fin de compte, alors que les premiers mots du spectacle résonnent à nouveau en guise de conclusion, on comprend avec F.L que la danse ne peut exister en dehors de toute histoire, car elle fait toujours sens. C’est le travail sur l’espace qui souligne le plus cet aspect, puisque les projecteurs placés sur la scène semblent associer différentes zones aux étapes de la remémoration du danseur. Un faisceau lumineux pourrait représenter à l’arrière-plan la trajectoire qui mène F.L vers son passé. À l’opposé, ce sont les souvenirs du village et des danses traditionnelles qui transparaissent dans le cercle formé par d’autres projecteurs. La couleur chaude des lumières et les jeux d’ombres ainsi créés apportent d’ailleurs beaucoup à l’atmosphère qui parvient à transcrire le caractère très personnel de la démarche. Un peu trop personnel, peut-être, car on regrette d’observer plus que de partager cette exploration de la mémoire par le danseur soliste.

Visuel : Agathe Poupeney