J’habite une blessure sacrée, Max Diakok en solo

6 novembre 2018 Par
Bénédicte Gattère
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Le premier vers de « Calendrier lagunaire » d’Aimé Césaire répond à une révolte personnelle de Max Diakok : pour le chorégraphe guadeloupéen, il fait écho avec un moment de l’Histoire qui l’habitait, à savoir les émeutes de mai 1967 et leur répression sanglante, notamment à Pointe-à-Pitre.

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En choisissant de réaliser un spectacle sur les « événements de Mai 67 », Max Diakok se lançait un défi. Après Depwofondis présenté à Avignon en 2016, il continue d’explorer les danses traditionnelles de Guadeloupe qu’il a pratiquées depuis sa première jeunesse, en particulier le léwòz et le gwoka, – danse d’exutoire créée à l’époque de l’esclavage. Fort de sa pratique du modern-jazz et de ses expériences en danse contemporaine, Max Diakok les revisite avec maestria en tant que chorégraphe après avoir été interprète au sein des compagnies de Germaine Acogny, Christian Bourigault ou Norma Claire.  J’habite une blessure sacrée prend place dans un triptyque qui « interroge nos aliénations contemporaines » ; Depwofundins en constituait le premier volet. Ici, la mémoire est corps et la danse, le lieu de l’incarnation, – de façon encore plus encore marquée que dans ce premier spectacle. Le corps n’est plus seulement vecteur d’un rythme, d’une histoire, d’identités plurielles et recomposées au gré des gestuelles, il est le pivot d’une réflexion en mouvement.

Le travail entamé par Max Diakok pour J’habite une blessure sacrée avec le vidéo-scénographe Claudio Cavallari et avec le compositeur Rico Toto a porté ses fruits : tout l’espace scénique sert avec sobriété mais efficacité le propos, – dont on perçoit la violence sous-jacente. L’ombre portée du danseur se démultiplie sur fond rouge, donnant le sentiment d’incarner une multitude, la mémoire de plusieurs. Plus tard, elle se confond avec un réseau racinaire abstrait qui se rapporte à une image à la fois poétique et parlante de la « Mémoire ». C’est la force de ce spectacle : sa dimension universelle, humaine et, partant, sa grande accessibilité. À partir d’une histoire spécifique, Max Diakok parle à tout le monde.

Avec ce solo extrêmement travaillé et maîtrisé, le chorégraphe parvient à un savant équilibre entre l’aspect martial du gwoka et la fluidité qu’il a apprise en tant que judoka, alliée à celle de la danse contemporaine plus « classique ». Cet aspect formel d’une grande pureté donne de la puissance à l’aspect narratif de la pièce. Le spectateur suit le soliste dans ses errements, dans ses chutes, dans ses envolées : il prend part au récit mis en acte par la force poétique de ce qui déroule sous ses yeux. Avec Max Diakok, il colle à la douleur, aux questionnements et à l’incompréhension, bien légitime, que suscite la répression inique des soulèvements des Guadeloupéen.ne.s des années 1960, victimes du racisme issu de la colonisation et des injustices répétées.

Max Diakok est un « ancien militant » comme il l’énonce prudemment. Danser est pour lui, à l’évidence, une forme de résistance. C’est celle, avec une modestie qui lui sied, qu’il a choisi d’adopter, avec tout son talent. La danse est résistance au malheur, réactivation salutaire d’une mémoire qu’on ne doit pas oublier.  Pour le dernier volet de son triptyque, il nous a confié vouloir travailler sur la thématique des zoos humains (un documentaire sur le sujet est actuellement en ligne sur arte.tv). Son prochain spectacle aura pour titre « Les Murs » et interrogera donc la notion d’altérité à l’heure où la question des migrations occupe une place centrale dans le débat public. 

J’habite une blessure sacrée est à voir :

à l’Espace Julien à Marseille pour le festival Kadans Caraïbes le 17 mai 2019  ;
– au Théâtre Golovine lors du Off d’Avignon du 5 au 26 juillet 2019 ;
– au CDC Toukadance en Guyane en novembre 2019 ;
d’autres dates sont en cours de programmation (voir le site de la Compagnie Boukousou).
Visuel : © Cie Boukousou