Danse
“Je vous emmène”, un désir saisi d’antagonisme, personnifié par Marie-Agnès Gillot

“Je vous emmène”, un désir saisi d’antagonisme, personnifié par Marie-Agnès Gillot

13 November 2015 | PAR Clémence Charrier

Je vous emmène, est le titre de cette danse si particulière réalisée au son du texte extrait de Cendrillon d’Eric Reinhardt, lu par Laurent Poitrenaux,  avec comme seule présence scénique celle de l’étoile Marie-Agnès Gillot. L’oeuvre se déroule sur le plancher de l’Opéra Bastille, exploité dans toute sa profondeur par la danseuse, ajoutant ainsi à la signification de l’action.

 

La vidéo débute par une longue introduction où seul un bruit est perceptible, qui semble accompagner le lent mouvement d’une femme qui tourne sur elle-même. Elle est seule, paradoxalement immobile, le regard fixe mais extrêmement expressif ; c’est lui qui donne toute la splendeur à son visage, reflet avant l’heure du texte qui va suivre. Un exercice nouveau pour Maire-Agnès Gillot, qui doit concentrer tout son jeu, non pas dans son corps, mais dans le reflet personnel qu’est le regard. Un exercice plus impudique peut-être. C’est alors que résonne la voix de Laurent Poitrenaux, douce mais vibrante, tout aussi expressive que son pendant visuel, dans lequel il plonge chacun de ses mots. Ces deux médiums conjugués donnent au récit une double lecture atypique, impliquant plusieurs sens, et faisant d’elle une oeuvre tout à fait immersive pour son spectateur.  Nous sommes alors saisis par l’instant : l’attente, l’envie, l’espoir se développent simplement de la combinaison d’un esprit, d’un instant et d’une femme.

Le texte joue de ce mélange des médiums, de cette confusion si douce des sens, qui traduit les pensées du personnage : “Laurent Dahl traversait le paysage à travers une question en mouvement, lente, douce et secouée.” A l’achèvement de cette phrase, la réalité de cette danse nous parvient comme un sentiment implicite : tout se mêle, tout se croise, tout se confronte. Mais comment ? Il semble que cela soit justement l’intrigue de la scène qui se joue sous notre regard. Le protagoniste paraît avoir du mal à discerner ce qu’il vit de ce qu’il pense, et tend à intellectualiser sa vie toute entière par son esprit, s’éloignant finalement de ce qui la concentre à cet instant précis : cette femme, si attirante. Au fur et à mesure que nous entendons tous ces questionnement, la danseuse s’éloigne au fond de la scène, témoignant ainsi de l’écart qui se creuse entre la vie rêvée et la vie réelle, écart qui se creuse tant l’esprit de Laurent Dahl que dans le notre, qui se rapproche de cette voix obsédante.

Cette histoire qui prend place dans la vie réelle, concrète, est finalement effacée par le pouvoir des mots et de l’esprit. Une question se pose alors : vivons-nous par notre esprit, ou la vie forme-t-elle nos pensées ? Il semble que cela soit le dilemme de Laurent Dahl. A mesure qu’il tente de s’inscrire dans le réel, nous voyons le fantasme personnifié par la danseuse s’éloigner, pour laisser place au désir concret qui monte en intensité dans le texte. Malgré tout, il ne peut saisir la femme de cette femme qui l’attire tant. A trop vivre dans son esprit, il ne peut saisir l’instant, et s’éloigne de sa vie, nous prouvant si besoin est que rien n’est dans l’absolu, tout est dans l’empirisme. La femme, elle, a compris ce paradigme vital, et l’affiche de son sourire lorsque le texte fige Laurent Dahl. Pourtant, le désir prend finalement le dessus, et le contact physique se fait, sommet de cette gradation constante du ressenti, auquel l’esprit a laissé la place, s’avouant vaincu. Cette attirance transcende le moment, et atteint la frontière entre dicible et indicible qui se matérialise dans le regard littéraire et dans la présence scénique de la femme : la poésie. A voir et revoir.

Cette courte création exclusivement numérique s’inscrit dans le programme de l’Opéra de Paris intitulé 3ème scène, dont la réalisation est confiée au trio Dimitri Chamblas (directeur artistique) , Benjamin Millepied (directeur de la danse) et Christian Longchamp (dramaturge), depuis le 15 septembre dernier. Un parti pris qui permet un accès nouveau à la programmation artistique.

VISUELS : © capture d’écran youtube

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Clémence Charrier

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