Iolanta/Casse-Noissette : le clair-obscur de Tchaïkovski twisté par Tcherniakov

18 mars 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Une soirée où le féérique le dispute au cauchemardesque, telle est la promesse faite par l’Opéra Garnier et tenue par le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov. Un pari audacieux, saisissant et séduisant de contrastes.
Note de la rédaction :

Si vous avez croisé ces derniers jours – ou allez croiser dans le mois à venir, des personnes sur le chemin de l’Opéra Garnier, la plupart d’entre elles vous a sans doute déclaré, non sans fierté, se rendre à une représentation de Casse-noisette. Sachez, cependant, que ces personnes sont des menteuses, car le grand classique d’Alexandre Dumas père n’est pas seul en scène, il partage celle-ci avec un illustre inconnu, un opéra charmant répondant au doux nom de Iolanta.

Un mensonge certainement, mais un mensonge par omission bien excusable : quelle idée saugrenue, en effet, que de vouloir réunir en un même dytique deux œuvres en tout point opposées ? D’un côté, un ballet, de l’autre un opéra. Deux parcours initiatiques certes, mais quand le second est éclairant de naïveté, le premier enveloppe le public de nuages d’angoisse. Surprenante est donc l’association proposée par Tcherniakov ; inédite pas vraiment puisque le mariage entre Iolanta et Casse-noisette avait déjà été arrangé en 1882, à la demande de Tchaïkovski lui-même, le compositeur de la musique des deux œuvres. C’est précisément cette musique qui hante depuis de nombreuses années Tcherniakov, une obsession qui l’a conduit à délaisser le livret original pour revenir à l’ébouriffante partition de Tchaïkovski.

La mise au premier plan de la musique est évidente lorsque se lève le rideau et que Sonya Yoncheva nous apparaît sous les traits de Iolanta, fille aveugle du roi René. Il est vrai que la soprano russe est souffrante le soir où nous assistons à la représentation, ce qui peut amplifier la sensation d’une l’emprise de la musique sur sa voix. Mais Sonya Yoncheva n’en est pas moins admirable de justesse dans le chant et dans le jeu. Elle campe une jeune fille tout en fragilité et ténacité, insouciante mais jamais mièvre. A ses côtés, Alexander Tsymbalyuk, Arnold Rutkowki (remarquable Vaudémont), Andrei Jilihovshi, Elena Zaremba, etc., participent à faire du russe une langue harmonieuse et poétique. Lorsque Iolanta recouvre la vue, au début du second acte, le décor intimiste de la demeure bourgeoise s’élargit pour céder la place au salon d’une maison des années 50 où vient d’être donnée une représentation privée de la pièce de Tchaïkovski. Une mise en abîme astucieuse qui marque le passage de l’opéra au ballet, de la lumière à l’obscurité.

Car, Tcherniakov a souhaité dépoussiérer le scénario imaginé par Petipa et dévoiler, derrière l’enveloppe meringuée et divertissante, la face tragique et terrifiante d’un conte fantastique, confiant les tableaux successifs du ballet à trois chorégraphes aux styles radicalement différents. Ambiance jazzy et talons hauts avec Arthur Pita qui ouvre le bal. La fête bat son plein autour de Marie, la mutine Marion Barbeau, tandis que Vaudémont (Stéphane Bullion) erre tel un spectre parmi des invités en liesse. Changement d’atmosphère radicale, lorsque Edouard Lock s’empare des commandes chorégraphiques et que les festivités tournent au drame, les invités retournant leurs courroux contre Marie et Vaudémont. Vrillés de toutes parts, les gestes aériens du début se dérèglent, les corps vibrants des danseurs sont secoués de mouvements saccadés, quant à l’attention du spectateur, elle peut être tentée de divaguer… Mais son regard demeure hypnotisé par la simplicité déconcertante avec laquelle les danseurs traversent les genres et les styles. Ces marionnettes de chair et de sang sont sans nul doute bien plus intrigantes et captivantes que les jouets surdimensionnés mis en scène et sur scène par le canadien. Inspirée du siège de Stalingrad, la danse du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui se déploie dans un décor de ruines. Conscient de l’advenue proche et inéluctable de la fin du monde, nous sommes d’autant plus bouleversés par la grâce et la magie du pas de deux magistralement valsé, sous une pluie de cendres incandescentes, par Marion Barbeau et Stéphane Bullion.

En époustouflant artificier, et non sans un talent certain de contorsionniste, Dmitri Tcherniakov nous éblouit avec sa réappropriation du répertoire de Tchaïkovski. Au risque parfois de se brûler les ailes, de nous troubler et de nous désorienter à force de saccades et de chavirements. Son propos a cependant le mérite de la clarté. Aussi, si l’est possible de ne pas y adhérer tout au long des 4 heures que dure la représentation, on en saluera pas moins la performance incroyable accomplie et par les danseurs et par les musiciens de l’orchestre, tous fascinants de capacité de résilience.

visuel : photo officielle


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