[Interview] Marie Chouinard « Le Sacré n’a pas à voir avec le Rite »

23 février 2017 Par
La Rédaction
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Du 1er au 10 mars, la Biennale du Val-de-Marne rend hommage à la chorégraphe québécoise Marie Chouinard en programmant quatre rendez-vous. La première française de Jérôme Bosch : le jardin des délices, la reprise de deux pièces-signatures
Prélude à l’après-midi d’un faune et Le Sacre du printemps ainsi qu’une conférence dansée assurée par Valeria Galluccio, Morgane Le Tiec, Sacha Ouellette-Deguire et Carol Prieur.

Propos recueillis par Marie Juliette Verga.

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Marie Chouinard n’est pas n’importe quelle chorégraphe. Emblématique d’une vision organique de la danse, d’une recherche sur la source du mouvement, elle affirme clairement sa direction : Ma source a toujours été le corps lui-même et surtout le silence et le souffle qui composent cette matière invisible de l’être. À la genèse de chaque création, il y a toujours ce que j’appelle le mystère, une onde inconnue qui m´interpelle de façon presque obsessionnelle. Mon travail consiste à capter cette onde originelle […] à l’organiser dans l’espace et le temps selon une structure et une forme qui lui seront propres. Depuis 1978, je fais ça : écouter attentivement la pulsion vitale du corps jusqu’à la cristalliser en un ordre nouveau. À chaque fois, je repars de zéro. À chaque fois, j’effile et je réoriente mes antennes, je recherche un nouvel état, je traque cette onde jusqu’à ce que tout se réponde comme dans une structure classique réinventée où le spectateur aura, je l’espère, la révélation de son propre mystère. (2000)
Intériorité et structure classique, voilà le cœur du mystère. Mais également une grande variété d’œuvres portées par la compagnie : installations, performances, films, photographies, dessins, écritures.

Ma. J.V. : La Biennale du Val-de-Marne accueille la première de Jérôme Bosch : le jardin des délices et organise un focus sur votre travail. Pourquoi avoir choisi les pièces Prélude à l’après-midi d’un faune (1994) et Le Sacre du printemps (1993) ?
Marie Chouinard : Ce sont les diffuseurs qui choisissent dans le répertoire, avec souvent beaucoup de justesse. Ces pièces sont en relation avec des œuvres qui les ont précédées, en relation avec l’esprit d’un autre artiste. Je suis ravie que ces œuvres vivent toujours. Je les ai dansées comme soliste il y a une vingtaine d’années et pourtant je considère qu’elles pourraient être d’hier.

Jérôme Bosch, le jardin des délices ©Sylvie Anne Paré

Jérôme Bosch, le jardin des délices ©Sylvie Anne Paré

Ma. J.V. : Comment envisagez-vous le moment d’échange que constitue une conférence dansée ? Quel en sera le sujet traversé par les interprètes ?
Marie Chouinard : C’est un petit événement convivial pour environ soixante personnes. Cela n’a lieu qu’une seule fois, c’est toujours différent. C’est un moment intime, le lieu pour le public de poser directement ses questions. J’ai choisi d’exposer la mémoire des corps à travers la parole et le silence, le geste, l’humour et la tragédie… Corps dansants et corps intimes des interprètes qui prennent place dans le présent.

Ma. J.V. : Le 1er mars aura lieu la première française de Jérôme Bosch : le jardin des délices : comment vous est venue l’envie de vous confronter à une œuvre aussi imposante ?
Marie Chouinard : En fait, ça a été une proposition de la fondation Jérôme Bosch à l’occasion du 500ème anniversaire de sa mort dans sa ville natale, ‘s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc). Ils m’ont demandé si j’avais envie de créer une œuvre reliée d’une façon ou d’une autre à Bosch. J’ai immédiatement répondu oui et je crois qu’après je leur ai dit « oui ET je veux faire une pièce autour du Jardin des délices ». Ils ont initié le projet mais cela m’est apparu tout de suite comme une évidence et je suis très, très heureuse qu’on m’ait proposé de penser à quelque chose à partir de Bosch.

Ma. J.V. : Comment avez-vous utilisé la matière du tableau pour créer votre propre œuvre ? Comment écrire la danse à partir de la peinture ?
Marie Chouinard : Je suis allée chercher l’humain dans ses toiles, je n’ai pas cherché à reproduire les monstres, les spécificités de motif. Ce grand homme, plein d’intelligence et de compassion, m’a donné trois univers discordants mais reliés les uns aux autres, cela m’a permis de voyager. Il faut dire que le tableau de Bosch a ceci de particulier que c’est un triptyque. Déjà c’est fantastique parce que cela me permet un ballet en trois actes, un acte à la suite de l’autre. Il y a là une offre de Bosch très claire. Et non seulement cela, mais il y a encore une image formée par le triptyque fermé – La Création du Monde – que je présente sur le plateau au début du ballet. Pour la mise en scène, la façon de présenter les choses, j’ai interprété Bosch. Je pouvais utiliser le sujet du triptyque comme toile de fond ou me coller au sujet. J’ai fait un peu comme si l’œuvre de Bosch était une partition et je l’ai suivi, fidèlement – à ma manière – mais fidèlement. [silence] A ma manière.

Comme – à ma manière – j’ai essayé de suivre fidèlement la musique de Stravinsky dans Le Sacre du printemps. Même chose pour L’Après-midi d’un faune, je me suis collée aux photographies du Baron Adolphe de Meyer : Nijinski dans son rôle du faune.

Vous avez là trois pièces qui sont intimement liées à d’autres œuvres, à d’autres créations.

Ma. J.V. : Est-ce que la gestuelle, le mouvement qui est présent dans le tableau a été un point de départ pour la gestuelle des interprètes ?
Marie Chouinard : Absolument. Absolument et elle a évolué. C’est comme un ADN. On pourrait dire que l’ADN du mouvement vient du tableau de Bosch.

Ma. J.V. : Comment avez-vous travaillé avec les danseurs sur cette incorporation de la gestuelle ?
Marie Chouinard : Je n’ai pas incorporé une gestuelle, j’ai créé une gestuelle à partir de l’image parce qu’une image ne nous donne pas une gestuelle, une image nous donne une position. Cette position va être animée. J’ai placé dans le studio une immense reproduction du tableau et continuellement nous cherchions un personnage, trouvions la position dans le corps et comment nous pouvions aller à une autre position. Beaucoup de recherches, de jeux, de travail quasi mathématique, d’explorations, de déclinaisons, d’algorithmes fait avec les mouvements. C’est du plaisir, c’est du travail : c’est le travail du chorégraphe.

Ma. J.V. : en partant d’une position et en explorant le geste suivant…
Marie Chouinard : en l’explorant, en le devinant : c’est strictement un travail de création.

Ma. J.V. : Dans votre travail de chorégraphe ou de poète, il y a un rapport au sacré, aux rituels…
Marie Chouinard : Ah non, jamais ! Il n’y a aucun rapport avec le rite, ces vieux principes sclérosés. Je suis un créateur, je ne suis pas quelqu’un qui fait des rites. Je ne fais pas ça, je ne travaille pas avec ça. Ça m’intéresse absolument pas.

Jérôme Bosch, le jardin des délices © Sylvie Ann Paré

Jérôme Bosch, le jardin des délices © Sylvie Ann Paré

Ma. J.V. : L’aspect sacré du Jardin des délices n’a donc pas retenu votre attention. L’Eden, le Jardin et même l’Enfer… le triptyque traite pourtant du Sacré.
Marie Chouinard : Oui mais le Sacré, oui ! Le Sacré n’a pas à voir avec le Rite. Dans ce tableau-là, il y a une représentation du Paradis avec Adam et Eve. Habituellement Dieu le Père est représenté mais Bosch y met Jésus Christ, celui qui a été humain. Il est toujours plein d’humour, d’intelligence. C’est un philosophe. Au-delà de Dieu etc, ce Bosch est un homme d’un humanisme extraordinaire. Donc, oui je me suis beaucoup intéressé à la figure du Christ, par exemple – en en faisant quelque chose – mais pas un rite. Ceci est une œuvre chorégraphique destinée à la scène.
Il faut remarquer comment est traité ce qu’on appelle L’Enfer… Quand on regarde bien l’Enfer tel que Bosch le propose, cela ressemble à notre monde. Bosch y a mis son visage avec son œil sage et un tout petit sourire. Il regarde défiler la vie et bien sûr, ce n’est pas l’enfer, c’est la vie de nous tous, êtres humains dans le monde, dans toutes ces actions : guerres, tortures, drames, actes terroristes. Tout ça est l’homme dans son quotidien. Pour moi, cela représente un des pôles de la vie de tous les jours, qu’on vivait il y a 500 ans ou aujourd’hui. C’est exactement la même chose.

Ma. J.V. : Le panneau central, Le jardin des délices, est désigné parfois comme celui des plaisirs interdits mais on peut y trouver un rapport très vitaliste à l’existence, les visages sont plutôt heureux, les scènes orgiaques ne paraissent pas condamnées. Comment avez-vous traité ce premier acte ?
Marie Chouinard : Vous avez parfaitement raison. D’ailleurs il n’y a rien d’orgiaque dans ce panneau. Tout le monde est en paix , profondément en paix, dans chacune de ses actions. Tout le monde est dans un état de grâce, tout est fait sans notion du mal, dans la bonté, la générosité, la compassion, dans un partage de tous les possibles accords.
Comme si les êtres humains s’étaient procuré le paradis terrestre. Dans ce paradis terrestre, on se serait reproduit, reproduit et on aurait vécu comme ça : un bonheur tout simple, quasiment enfantin, candide.

Propos recueillis par Marie Juliette Verga.

Visuel : © Sylvie Ann Pare

Informations pratiques

1er et 2 mars – Vitry-sur-Seine, Théâtre Jean-Vilar
Cie Marie Chouinard, JÉRÔME BOSCH : LE JARDIN DES DÉLICES

4 mars – Bezons, Théâtre Paul Eluard
Cie Marie Chouinard, Prélude à l’après-midi d’un faune + Le Sacre du printemps

10 mars – Villejuif, Théâtre Romain Rolland
Marie Chouinard, Prélude à l’après-midi d’un faune + Le Sacre du printemps